"Ce dossier est en panne et Mohamed Jratlou n’est pas Touring Secours"
© belga.Après les plaidoiries des parties civiles et le réquisitoire de l'avocate générale ce matin, c'était au tour de la défense d'exposer ses arguments dans l'après-midi devant la cour d'assises du Hainaut. Mohamed Jratlou y est jugé pour le meurtre de son fils Younes, disparu dans la nuit du 25 au 26 octobre au Bizet et dont le corps a été repêché dans la Lys le 10 novembre.
Me Magnée a mis la verve qu'on lui connaît à démonter les douze éléments de preuve à charge de son client exposés plus tôt par l'avocate générale. Le bâtonnier s'est dit "peu ébloui par le faisceau de preuves" avancées par Me Godart.
Me El Malki, qui défend lui aussi Mohamed Jratlou, a débuté la plaidoirie en se demandant pourquoi son client était derrière lui dans le box des accusés. Après un court récit du passé de l'accusé, "immigré marocain qui ne sait ni lire ni écrire, d'où ses difficultés à livrer un récit cohérent", il a relevé "plusieurs zones d'ombre dans le dossier qui suscitent des questions".
© belga.
© belga.
© belga.
© belga.
© belga.
© belga.
© belga.
© belga.
© belga.
© belga.
© belga.
Pas de mobile
Outre une instruction qu'il juge insuffisante, Me El Malki a indiqué que Mohamed Jratlou n'avait pas bénéficié de la présence d'un avocat lors de sa premièe audition, conformément à l'arrêt Salduz. Il ajoute que parmi les éléments cités par l'avocate générale, aucun n'indique que Mohamed Jratlou s'en est pris à son enfant, d'autant qu'il n'existe aucun mobile qui expliquerait le geste de l'accusé. En outre, "il n'existe aucun témoignage direct en rapport avec le meurtre de Younes et qui attesterait de la culpabilité de Mohamed Jratlou", a indiqué Me El Malki.
"Mohamed Jratlou n'a pas seulement perdu son fils, il se retrouve dans le box des accusés, ce qui me ramène à mon interrogation de départ: que fait-il là? En droit pénal, on ne saurait déduire l'existence d'un fait inconnu sur base d'éléments aussi incertains", a conclu l'avocat.
Risque d'erreur judiciaire
Me El Malki a ensuite cédé la parole à son confrère Xavier Magnée qui d'emblée à prévenu "qu'il y avait un risque de commettre une terrible erreur judiciaire en déclarant Mohamed Jratlou coupable de meurtre". "Mme l'avocate générale reproche à mon client de ne pas fournir d'explications mais en tant qu'accusé, il n'a pas à en donner", a tout d'abord fait remarquer Me Magnée. "Cette plaidoirie est surréaliste: je dois prouver l'innocence de mon client alors que le réquisitoire n'a pas démontré la culpabilité!", s'est-il exclamé.
La thèse d'un prédateur relancée
Si Me Magnée est d'accord pour dire que Younes a bien été blessé dans la maison, en revanche, "les traces de sang sont minimes et n'attestent pas d'une hémorragie, comme l'indique le rapport d'autopsie", tient-il à signaler. Il ajoute: "Je vous rappelle qu'aucune trace de sang n'a été relevée ni sur Mohamed Jratlou ni dans sa voiture". Pour la défense, on ne peut écarter la thèse d'un prédateur qui aurait enlevé l'enfant.
D'autant que les "zones d'ombre" pointées par l'avocate générale dans l'emploi du temps de Mohamed Jratlou ne constituent pas des preuves de sa culpabilité, maintient l'avocat: "Les vidéos filmées par les caméras de surveillance du Bizet ne peuvent attester à elles seules de l'emploi du temps de Mohamed Jratlou car alors, si les caméras de surveillance n'existaient pas, il n'aurait aucune emploi du temps".
Si Wasir est traumatisé, c'est parce que lui-même a été suspecté
Me Magnée a ensuite battu en brêche la thèse de Me ingrid Godart selon laquelle Wasir est perturbé parce qu'il n'ose avouer ce qu'il sait sur son père à cause d'un problème de loyauté: "Pour l'avocate générale, Wasir subit un conflit interne parce qu'il ne veut pas accuser son père, donc son père est forcément le coupable. Non! Wasir est affecté parce que son père et sa mère ont été suspectés et parce qu'il a lui même été suspecté. On parle de lui comme d'un enfant traumatisé comme s'il pouvait être un petit garçon heureux aujourd'hui si son frère avait été enlevé par un prédateur..."
"Toutes les personnes stressées ne mentent pas"
L'avocat de la défense n'a pas caché sa méfiance envers le test du polygraphe auquel "on fait dire ce que l'on veut". "Le test part du principe que si vous êtes stressé, c'est parce que vous mentez mais c'est normal d'avoir le trac! J'ai le trac en plaidant, vous aurez le trac en délibérant et toutes les personnes stressées ne mentent pas", a plaidé Me Magnée.
"Les faisceaux, c'est censé éblouir et jusqu'ici, je ne suis pas très ébloui par le faisceau de preuves dont fait état l'avocate générale", a ironisé le conseil de Mohamed Jratlou.
Manquements de l'enquête
Après une courte pause, l'avocat a poursuivi son plaidoyer en pointant les manquements de l'enquête. Vingt-deux établissements de nuit étaient en effet ouverts à Comines la nuit de la la disparition de Younes et parmi ceux-ci, un seul a été contrôlé par les enquêteurs.
"C'est maigre par rapport aux devoirs d'enquête menés chez les Jratlou", indique Xavier Magnée, avant d'ajouter qu'il existe vingt autres caméras de surveillance à Comines dont les images n'ont tout simplement jamais été exploitées. "On sait aussi que six ouvriers d'une entreprise proche du domicile des Jratlou ont emprunté leur rue la nuit des faits pour se rendre au boulot et aucun n'a été interrogé. Et on ose dire qu'il y a des zones d'ombre dans l'emploi du temps de mon client!"
"Dossier en panne"
Me Magnée s'est ensuite interrogé sur la façon dont a été mené l'interrogatoire des résidents de la maison Emmaüs qui accueille des personnes en difficulté à quelques centaines de mètres de chez les Jratlou. Il a égrèné pendant de longues minutes la liste des résidents qui ne possèdent aucun alibi pour la nuit de la disparition de Younes.
"Malgré l'absence d'alibi, on n'a procédé à aucune vérification de leur emploi du temps. Et moi j'ai des zones d'ombre?", a répété Me Magnée. "Quand on voit comment l'enquête a été menée, quand on voit la quantité de gens qui n'ont jamais été contrôlés, pensez-vous toujours qu'il y a des zones d'ombre dans la nuit d'angoisse qu'a traversé Mr Jratlou quand son enfant a disparu?", a poursuivi l'avocat. "Ce dossier est en panne et Mr Jratlou n'est pas Touring secours!", a-t-il conclu.
Place ensuite aux répliques des différentes parties avant d'entendre à nouveau Mohamed Jratlou une dernière fois jeudi matin. Puis les jurés partiront en délibération.



Par: