La démission d'Yves Leterme a surpris tous les journaux. "Yves Leterme est tombé pour la troisième fois. Poignardé par son propre camp, ce cartel qu'il avait lui-même imaginé pour reprendre la main sur la Flandre et, partant, sur le royaume après huit ans d'opposition", écrit Luc Delfosse dans Le Soir. "Cette chute entraîne une nouvelle et insoutenable période d'aventure politique pour le pays sens dessous dessus institutionnel depuis 14 mois. Un royaume confronté de surcroît à une crise de l'énergie et à une inflation qui, dans les prochaines semaines, vont frapper rudement toute la population", ajoute l'éditorialiste.
Le 15 juillet fixé par le CD&V
"Les nerfs d'Yves Leterme ont fini par craquer", constate quant à lui Michel Konen dans La Libre Belgique. "Soumis depuis des mois à une intense pression psychologique, affaibli physiquement, le premier ministre -si peu- n'aura pas supporté qu'Elio Di Rupo rappelle, hier soir, devant les caméras de télévision que c'est le CD&V, le propre parti d'Yves Leterme, qui avait fixé, un peu bêtement, cette date du 15 juillet pour proposer un vaste plan de réforme de l'Etat. Ce qui est la stricte vérité. Et l'on ne manquera pas de s'étonner de le voir saisir un aussi minable prétexte pour démissionner de ses responsabilités", écrit-il.
"Echec cuisant"
"Quel gâchis", déplore Hubert Vanslembrouck dans les quotidiens du groupe Sud Presse. "Près de 800.000 voix lors des dernières élections et une pitoyable démission une grosse année plus tard. Leterme ne se relèvera pas de sitôt de cet échec cuisant. Lâché par une partie des siens, sa carrière politique vient de prendre un sérieux coup d'arrêt", poursuit-il.
Pour Le Soir, la responsabilité de l'échec du premier ministre est partagée entre les nouvelles têtes pensantes du CD&V, "stratèges à la Pyrrhus", les partenaires francophones, "engoncés dans des querelles intestines ou des combats d'arrière-garde, et la "chapelle ultranationaliste" du cartel, la N-VA, qui, avec "les éléments les plus excités" du CD&V, "ont 'naturellement' porté le coup de grâce au premier ministre".
"On le savait atrabilaire, soupe au lait: on ne le savait pas pétri de cette vanité qui est l'orgueil du faible", commente encore La Libre Belgique, ajoutant que "Rarement un premier ministre aura pris autant de temps pour constater son inutilité."
"Politiquement, le cartel doit sacrifier un bouc émissaire: ce sera Leterme", écrivent les quotidiens de Sud Presse. "Incapable de former un gouvernement au soir des élections, incapable de fédérer son équipe, incapable de tenir ses engagements institutionnels, l'homme est jeté au bord de la route par les siens."
"Trop de temps"
"Yves Leterme avait mis le temps avant de se retrousser les manches. Trop de temps", estime mardi Christian Carpentier dans La Dernière Heure, réagissant à la démission du premier ministre lundi soir. "C'est décidément sur un bien triste spectacle que le leader CD&V, largement poussé dans le dos par ses comparses de la N-VA, aura finalement décidé de baisser le rideau", note l'éditorialiste.
Plutôt que de profiter de "l'accalmie qui accompagne toute nouvelle équipe pour se lancer, en coulisses, à la recherche d'une solution au brûlot communautaire", Yves Leterme a préféré profiter " de ses nouveaux habits, enchaînant les voyages tous plus inutiles les uns que les autres, à tout le moins pour l'avenir immédiat du pays. Ce n'est que début juin que le citoyen d'Ypres s'est rappelé la date butoir du 15 juillet", poursuit Christian Carpentier.
"Ce dont le pays a aujourd'hui besoin, c'est d'hommes capables de dénouer les pires crises. Mais aussi d'avoir, dans l'intervalle, pour première priorité le socio-économique et ce qui empoisonne réellement la vie des gens: la baisse de leur pouvoir d'achat", conclut-il.
Et la presse flamande?
Les éditorialistes de la presse néerlandophone n'épargnent pas non plus Yves Leterme. Certains pointent également la responsabilité des francophones dans l'échec d'Yves Leterme. Ils ne cernent par contre pas encore la suite des événements.
C'est Luc Van der Kelen, dans Het Laatste Nieuws, qui est le plus virulent dans sa critique d'Yves Leterme. "Raté, raté, raté", titre-t-il. "La question est comment est-ce possible que notre pays ait mérité un dirigeant qui n'a rien fait d'autre que de semer la confusion, le rejet de la politique et l'indifférence", écrit-il.
L'éditorialiste rappelle les slogans du CD&V concernant le "goed bestuur" (la bonne gouvernance) dans la foulée des élections. "La bonne gouvernance n'a jamais été aussi lointaine. Jamais notre pays n'a joué un aussi sale tour. Jamais les préoccupations des gens n'ont aussi peu compté. Tout est mieux que des hommes politiques qui ne gouvernent pas et prennent des décisions pour eux-mêmes. Trois fois le premier ministre a essayé. Trois fois il a échoué: le 23 août, le 1er décembre et le 15 juillet. Personne n'a reçu autant de chances du chef de l'Etat. Quelle qu'en soit la raison, il est temps que ça se termine."
"Non obstiné des francophones"
Pour Peter De Backer, du Nieuwsblad, il serait (trop) facile de rejeter toute la responsabilité de l'échec sur Yves Leterme. "C'est vrai que le premier ministre n'a pas brillé par sa fermeté. Il n'a jamais donné l'impression d'avoir les choses en main. Mais il a creusé et bataillé pour finir par proposer des solutions potentielles. Il a cependant butté sur le "non" obstiné des francophones. Un autre premier ministre aurait-il pu éviter cette crise? Non. L'impasse politique est le résultat du système belge qui ne tourne plus comme avant", constate-t-il.
Pour Erik Donckier du Belang van Limburg, Yves Leterme porte "une responsabilité écrasante". "Dans la foulée des élections du 10 juin, il a fait des promesses électorales. Il promettait de tout réaliser. Toute personne suggérant, au sein du CD&V, qu'il ne pourrait pas les tenir se voyait rabrouer. Et les journalistes critiques étaient bombardés de sms. Yves Leterme a fait ce qu'il reprochait à Guy Verhofstadt. Leterme est un Verhofstadt au carré: il a encore plus promis et a encore moins réalisé."
Mais il ne serait pas correct de le tenir pour seul responsable. "La responsabilité des francophones est grande. Ils n'arrêtent pas de parler de Belgique et de solidarité. Mais leurs propos sont en totale contradiction avec leurs gestes. Leur refus de scinder BHV, de réaliser une nouvelle réforme de l'Etat et de revoir le financement de l'Etat fédéral revient à étrangler le pays."
Pour Paul Geudens de la Gazet van Antwerpen "les francophones portent la plus grande part de l'échec des négociations sur le communautaire". "Mais Yves Leterme a également fait des erreurs. Il s'est laissé embarquer trop loin et trop longtemps dans la version francophone. En fait, il aurait déjà dû mettre les partis francophones au pied du mur en août l'an dernier", affirme-t-il.
0-0
Pour De Standaard, il est prouvé que la Belgique fédérale dans sa forme actuelle "n'est pas en état de se réformer". "C'est 0-0: les partis flamands n'ont encore rien concédé mais rien atteint non plus. Et c'est ce que les francophones voulaient. Cet Etat fédéral n'est donc plus en état de se réformer", constate Guy Tegenbos.
Dans De Morgen, Yves Desmet compare le premier ministre Yves Leterme à un apprenti-magicien qui deviendrait la victime des forces qu'il a lui-même appelées. Mais on ne peut pour autant lui faire endosser toute la responsabilité de l'échec. "Personne ne peut pour le moment affirmer être capable de trouver une solution équilibrée dans le champ de bataille politique actuel", commente-t-il. "On peut juste reprocher à Yves Leterme d'avoir participé à donner forme à un paysage politique dans lequel une telle solution est devenue impossible", poursuit-il. (belga)


