Le premier ministre du Québec, un traîne-la-chatte?
"J'espère que vous n'avez pas la plotte à terre", a glissé le député français Pierre Lasbordes au premier ministre du Québec, Jean Charest, en visite à Paris, pensant lui demander en québécois s'il n'était pas trop fatigué. Avec cette expression ambigüe car désuète, le président du groupe d'amitié France-Québec de l'Assemblée nationale est passé à deux doigts de l'incident diplomatique.
Il aurait pu se contenter d'un simple "Ca vâ tsu bein? Pas trop flagadou?", mais le député français Pierre Lasbordes a voulu faire fort et placer une vraie expression du terroir québécois pour accueillir cordialement le premier ministre du Québec, Jean Charest. Mauvaise idée.
L'événement s'est produit la semaine dernière et a fait tiquer les médias québécois. Alors qu'il recevait Jean Charest au Sénat devant une petite centaine de personnes au lendemain de sa décoration des insignes de Commandeur de la Légion d'honneur, le député Pierre Lasbordes (UMP), président du groupe d'amitié France-Québec de l'Assemblée nationale, lui a adressé la parole en ces mots: "J'espère que vous n'avez pas la plotte à terre", pensant demander au premier ministre en visite en France et en Belgique s'il n'était pas "trop fatigué" par le voyage. Il ne savait pas qu'en québécois, le mot "plotte" désigne en fait le sexe de la femme ou une femme facile, de façon pour le moins vulgaire. Heureusement, le premier ministre Charest n'a pas vraiment sourcillé et n'a pas transformé cet écart de langage en incident diplomatique. Il a répondu par la suite à la presse qu'il n'avait pas entendu la phrase prêtée à son interlocuteur. Pour un meilleur effet, M. Lasbordes aurait dû préférer "J'espère que vous n'avez pas trop la langue à terre".
Bonne intentionLa suggestion d'utiliser l'expression "plotte à terre" vient de l'attachée parlementaire de Pierre Lasbordes. "Il voulait vraiment dire: j'espère que vous n'êtes pas trop fatigué. Ça m'embête tout le débat qu'il y a eu derrière cette histoire", a confié l'attachée embarrassée au quotidien
Le Soleil. "On voulait simplement lui dire un petit mot de bienvenue en québécois, un truc vraiment très amical. Et parmi tout un lexique dans le site de Couleurs Québec, il y avait notamment l'expression "avoir la plotte à terre" pour dire "être très fatigué". Du coup, on s'est dit que ça devait se dire comme ça", a-t-elle expliqué. Un internaute originaire de Rimouski lui aurait confirmé que cette expression venait de sa région. "On est vraiment désolés de cette polémique. La prochaine fois, je vais appeler des Québécois pour leur demander leur aide", a promis l'attachée de presse, même si elle n'a plus vraiment l'envie de se risquer à l'emploi d'expressions exotiques.
Polémique sur la polémiqueYann Guillou, le directeur de Couleurs Québec, une société bretonne d'importation de produits québécois, a admis de son côté qu'il n'a pas eu le temps de gérer récemment le lexique en ligne, conçu à la base pour donner un coup de pouce à ses clients qui veulent découvrir le Québec. Le site de l'entreprise indique que suite à l'incident de la plotte, les expressions en ligne par le passé sont "en cours de vérification". Selon M. Guillou, la plupart des expressions québécoises qui y figuraient ont été trouvées dans le livre
Le québécois pour mieux voyager, publié par Ulysse. Mais la maison d'édition certifie que l'expression "la plotte à terre" n'a jamais figuré dans ce guide collectif. Elle se retrouve par contre noir sur blanc dans le manuel
Savoureuses expressions québécoises, co-écrit par l'animateur québécois Marcel Béliveau, où elle est bien assimilée à "être très fatigué, épuisé". Lors d'un entretien téléphonique avec le député Lasbordes, la chaîne LCN a confirmé que l'expression existe bel et bien, mais a précisé qu'elle n'est plus très usitée. Un spécialiste a nuancé en indiquant qu'elle avait plusieurs sens. Du côté du peuple, les lecteurs du portail canadien Cyberpresse sont également partagés, certains acceptant l'utilisation faite par le député Lasbordes, d'autres la trouvant risible. L'expression demeure en tout cas une énigme pour plusieurs spécialistes de la langue, selon le quotidien montréalais
Le Devoir.
What the fuck?S'adressant aux Français au travers d'une chronique dans le journal
La Presse, Stéphane Laporte s'interroge: "Quand Barack Obama ira visiter votre Sénat, un député le recevra-t-il en utilisant une expression typiquement américaine:
What the fuck, Mister President?". "Sûrement pas", note-t-il. "Alors pourquoi avoir demandé à Charest s'il avait la plotte à terre? Vous qui vous drapez dans le décorum et les formules de politesse, vous qui êtes si distingués habituellement, pourquoi en présence d'un Québécois, fût-il même le premier ministre, vous relâchez-vous comme si vous aviez déjà gardé des cochons ensemble?", s'insurge le chroniqueur, avant de remettre les Français à leur place, soulignant notamment que le québécois "ne s'apprend pas chez Berlitz en deux semaines".
Sébastien Cools