En accusant la Pologne d'avoir délibérément poussé dehors les juifs rescapés de l'Holocauste, l'historien américain Jan Gross a provoqué une levée de boucliers, avant même la parution vendredi de l'édition polonaise de son livre Fear (La Peur).
"Jusqu'à maintenant, personne n'a jamais écrit comme Gross (...) sur l'attitude des Polonais envers les juifs", s'insurge Pawel Machcewicz, un historien spécialiste du sujet. Il reproche surtout à Gross d'utiliser à plusieurs reprises le terme d'"épuration ethnique" pour décrire l'expulsion de la plupart des Allemands et des Ukrainiens et l'incitation au départ des juifs qui habitaient encore sur le territoire de la Pologne en 1945.
Critiques
"J'ai peur que ce livre ne nuise aux relations polono-juives", a affirmé Adam Boniecki, rédacteur en chef de Tygodnik Powszechny, l'hebdomadaire plutôt libéral de l'intelligentsia catholique, en critiquant "le ton de procureur du livre". Certains, plus virulents, l'accusent de régler ses comptes avec son propre passé. Né à Varsovie en 1947, Jan Gross a lui-même émigré avec sa famille aux Etats-Unis après une campagne antisémite orchestrée par les autorités en 1968 pour consolider leur pouvoir.
Professeur à l'université américaine de Princeton, Jan Gross avait déjà secoué la Pologne en 2001 en publiant son livre Neighbours (Les Voisins). Il y a révélé au grand public qu'en 1941 plusieurs centaines de juifs (de 340 à 1.600 selon les estimations) avaient été massacrés ou brûlés vifs par leurs voisins dans la petite ville polonaise de Jedwabne. Les Voisins avait conduit le président Aleksander Kwasniewski à prononcer des excuses officielles.
Débat
Il a aussi provoqué pour la première fois en Pologne un vaste débat sur les relations complexes entre juifs et catholiques avant, pendant et après la Seconde guerre mondiale. Publié en anglais en 2006, Fear ne contient pas de révélation factuelle. Il est centré sur le pogrom de Kielce (sud-est), qui a eu lieu le 4 juillet 1946, plus d'un an après la fin du génocide perpétré par les nazis.
Quelque 40 juifs rescapés de la Shoah furent massacrés par la populace, après des rumeurs infondées selon lesquels un enfant aurait été tué par des juifs. Dans l'immédiat après-guerre, entre 600 et 3.000 juifs sur environ 300.000 rescapés de l'Holocauste furent tués dans des pogroms ou des assassinats individuels, selon l'Institut de la mémoire nationale (IPN), l'instance chargée de l'instruction des crimes nazis et communistes.


