"J'avais en face de moi un homme, communiste, marxiste, comme beaucoup d'amis que j'avais à Paris, prêt à donner sa vie pour la Révolution, et qui accomplissait la mission qui lui avait été attribuée".
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L'ethnologue français François Bizot a témoigné mercredi au procès de "Douch", l'ex-tortionnaire des Khmers rouges, racontant sa captivité pendant trois mois en 1971 dans un camp dirigé par l'accusé qu'il a qualifié de "révolutionnaire" qui accomplissait "une mission".
"J'ai compris que c'était le chef du camp, Douch"
"Quand je suis arrivé au camp M-13, on m'a attaché par la cheville à une tringle où il y avait déjà une quinzaine de détenus", a déclaré M. Bizot devant le tribunal parrainé par l'ONU qui juge "Douch" actuellement pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité. "J'ai demandé à pouvoir me laver, car cela faisait deux jours que nous marchions dans la boue. Un jeune homme m'a autorisé à me laver. J'ai compris que c'était le chef du camp, Douch".
"Douch" (66 ans), dont le vrai nom est Kaing Guek Eav, a commandé M-13 alors que les Khmers rouges étaient encore des maquisards. Il a ensuite dirigé le centre de torture de Tuol Sleng (S-21) pendant les années de la dictature communiste de Pol Pot qui s'est achevée en 1979 à la suite d'une invasion vietnamienne. "Assez rapidement, ("Douch") a décidé de mener mes interrogatoires", a raconté M. Bizot (69 ans), qui avait été arrêté avec deux collègues cambodgiens sous l'accusation d'espionnage.
"Je n'ai jamais été battu"
"Il m'a dit qu'il y avait des accusations très graves contre moi. J'ai écrit plusieurs déclarations d'innocence, avec beaucoup d'émotion parce que je pensais que c'était les dernières choses que je laisserais derrière moi. Il est vite apparu que M-13 était un camp dont on ne sortait pas vivant". "Les interrogatoires (avec "Douch") se déroulaient de façon très polie, je n'ai jamais été battu", a assuré le témoin, ajoutant que l'accusé "avait la réputation d'un travailleur infatigable, très investi dans sa mission de chef de camp".
"Un jour, il m'a dit que je serais libéré. Je n'y ai pas cru. Le mensonge était l'oxygène que nous respirions. Même quand on amenait des gens à la mort, on le leur cachait jusqu'au dernier moment". "J'ai su que les prisonniers étaient frappés", a poursuivi l'ethnologue, mais "un soir de Noël fut l'occasion pour moi de voir Douch sous un jour nouveau. Il m'a posé des questions sur ma famille, m'a rassuré sur le sort de ma fille Hélène. Ce soir de Noël, j'ai demandé à Douch +qui frappe? +. Il n a pas hésité à répondre que cela lui arrivait de frapper les prisonniers qui mentaient, que le mensonge l'insupportait".
"Sa priorité, c'était le bien-être" des Cambodgiens
"Il m'a dit aussi que ce travail le faisait vomir mais que c'était sa fonction. Jusque là, je considérais que j'étais du bon côté de l'humanité, qu'il y avait des monstres auxquels je ne pourrais jamais ressembler. La réponse de Douch m'a fait tomber les écailles des yeux. J'avais en face de moi un homme, communiste, marxiste, comme beaucoup d'amis que j'avais à Paris, prêt à donner sa vie pour la Révolution, et qui accomplissait la mission qui lui avait été attribuée".
"La situation dans laquelle il se trouvait ne lui permettait pas de faire marche arrière. Le piège s'était refermé sur lui", a dit M. Bizot, ajoutant encore à propos de "Douch": "Sa priorité, c'était le bien-être des habitants du Cambodge, une lutte contre l'injustice. Je crois qu'il y avait de sa part une sincérité fondamentale, comme chez beaucoup de révolutionnaires". François Bizot a écrit un livre à succès, "Le portail", sur sa détention et l'arrivée au pouvoir des Khmers rouges. (belga/th)


