Les romanciers ont-ils tous les droits sur l'Histoire?
La polémique autour du livre de Yannick Haenel sur le résistant polonais Jean Karski relance le débat sur la liberté d'un romancier de mêler réalité et fiction, de franchir la ligne de partage entre témoignages historiques et reconstructions imaginaires.
Autrement dit, les écrivains ont-ils tous les droits au nom des prérogatives de la fiction et de la liberté de création? "Oui", répond sans détour l'auteur du roman "Jan Karski" (Gallimard), couronné en novembre par le Prix Interallié. Il invoque son "droit à recourir à la fiction" pour parler de ce résistant polonais qui tenta dès 1943, au péril de sa vie, d'avertir l'Occident de l'extermination des juifs en Europe de l'est. "Oui", renchérit Marie Darrieussecq, qui publie "Rapport de police" (POL), un essai sur le plagiat conduit à la première personne.
"La fiction peut aussi dire le vrai des moments atroces" de l'histoire, estime l'écrivain, citant Jorge Semprun: "sans fiction, la mémoire meure". "En ce moment, il y a haro sur la fiction, l'époque a besoin de véracité", relevait lundi Marie Darrieussecq sur RFI. "Non", rétorque le romancier et journaliste Pierre Assouline. "Quand on met en scène de véritables personnages, on ne peut pas leur faire dire n'importe quoi", souligne-t-il à l'AFP. "J'ai été confronté à ce problème" avec "Lutetia" (Gallimard, 2005), l'hôtel parisien où furent rassemblés des déportés de retour des camps. "J'avais pris le parti d'en faire un roman mais à chaque fois que s'exprimaient des personnages historiques, je reprenais des phrases de leurs mémoires ou de témoins", précise-t-il.
La dernière partie de "Jan Karski" relève de la "pure invention", avertit Haenel. Il y imagine en particulier les dialogues du face-à-face, bien réel, de Karski avec le président Roosevelt qui semble totalement indifférent. La première partie reprend des déclarations de Karski dans le film "Shoah" de Claude Lanzmann et la deuxième offre un résumé des mémoires du résistant. "Le parti pris du livre d'Haenel, qui change de registre d'écriture, rend l'entreprise ambiguë", estime Pierre Assouline. "Se greffe ensuite une polémique historique et politique", déclenchée par Claude Lanzmann et des historiens comme Annette Wieviorka qui accuse Haenel de "détournement" et de "faux témoignage".
"Il aurait pu faire vraiment un roman, comme Jonathan Littell avec 'les Bienveillantes', plus net dans son parti pris", poursuit M. Assouline, même si le livre (Gallimard, prix Goncourt 2006), qui relate les confessions d'un ancien SS, avait déclenché aussi une violente polémique sur les limites de la fiction. Claude Lanzmann, lui, accuse Yannick Haenel d'avoir falsifié l'histoire. "Les scènes qu'il imagine, les paroles et pensées qu'il prête à des personnages historiques réels et à Karski lui-même sont si éloignées de toute vérité (...) qu'on reste stupéfait devant un tel culot idéologique, une telle désinvolture", s'insurge le cinéaste.
"Un romancier a toute liberté sur ce qu'il écrit. Les jeunes auteurs comme Littel ou Haenel ont une autre vision des choses. Ils réinterprètent", confie à l'AFP un éditeur sans vouloir s'immiscer dans la polémique. Pour Pierre Assouline, "il y a un trouble quand il s'agit de la Shoah. Une étape décisive, ce sera quand un auteur qui ne l'a pas vécue osera faire une fiction se déroulant uniquement dans un camp d'extermination". Robert Laffont rééditera début mars le livre de Jan Karski "Mon témoignage devant le monde", publié en 1948. Au même moment, sera diffusé sur Arte un document de 52 minutes "Le rapport Karski" de Claude Lanzmann, montage de ses entretiens avec le grand résistant. (afp)