Le télé-travail, ou comment apprendre la négligence
Combien d'entre nous ne rêvent pas de pouvoir bosser à la maison, loin du parfum capiteux de leur vieille collègue Martine, des remarques salaces de leur jeune collègue Kévin et des soixante kilomètres de trajet qui les séparent de leur travail?
Pffff moi non plus je veux pas m'lever le matinRien de plus normal, comme désir. Les avantages coulent à flot dans votre esprit et vous haïssez les collègues, frangins ou amis qui ont la chance de: se lever trois minutes avant l'heure de commencer le boulot, bosser en pantoufles, sans mettre le nez dehors quand il vente, pleut, neige, éviter les embout', fumer devant leur laptop, s'occuper des enfants entre deux dossiers, faire des pauses câlins avec leur chéri en milieu de journée, bosser depuis leur fauteuil. Tout ce qui vous est interdit et vous semble vital, finalement, pour avoir une vie professionnelle plus épanouie.
C'est vrai, on voudrait toujours ce qu'on a pas. Mais, pour tout ceux qui ont le bourdon, pensez aussi qu'il y a aussi des inconvénients au télé-travail. Ceux qui y ont droit quelques jours par semaine, voire tout le temps, vous le diront:
Dans télé-travail, il y a plus de "travail" que "TV"Primo, travailler à la maison, oui, c'est ne pas voir la tronche de cake de ses collègues mal lunés... Mais pas nécessairement échapper à leurs foudres, que du contraire. Car le télé-travailleur n'est pas pour autant coupé du monde. Avec le téléphone et les e-mails, c'est la fin de la liberté paisible, ne l'oubliez pas. Et vu que la jalousie est de ce monde, les collègues mal-pensants auront toujours l'impression que, de chez vous, vous ne "foutez rien".
Du mail vous demandant "T'es là?", à celui vous rappelant "Tu as vu mon mail d'il y a 3 min 45?", en passant par l'assassin "Tu travailles?"... La méfiance et la fourberie des gens ne disparaissent pas en ne les voyant pas, sachez-le. Sans compter que la communication pour travailler n'est jamais aussi facile que de visu (les malentendus et petites vexations sont fréquentes quand on n'a pas l'occasion de se parler), et que les absents ont toujours tort. Si quelqu'un a mal fait sa part du travail, ce sera toujours celui qui n'est pas là pour se défendre. Bonjour la suspicion!
Ah tu bosses chez toi, t'es en congé donc?Deuxio, l'organisation du travail personnel n'est pas facile à la maison. Difficile de se discipliner, de se lever à l'heure, de rester devant ses dossiers ou son ordinateur sans bouger d'un cil, notamment. Et surtout: pas facile de se concentrer à 100% sur les projets professionnels quand tout à la maison vous rappelle d'autres centres d'intérêts, d'autres obligations, d'autres tentations. Cette pile d'intégrales de vos séries préférées prêtées par un ami, cette pile de linge qu'il faut bien laver et repasser, cette pile de factures du ménage à régler au plus vite!
Et pour peu que votre mère, qu'une voisine, ou qu'une copine sans boulot sache que vous "traînez" à la maison, elle passera certainement vous faire un coucou "deux minutes", si ce n'est pas pour vous demander l'un ou l'autre petit service "d'une minute à peine". Sauf qu'entre les appels, la sonnette, la vaisselle, les deux vieux épisodes d'
Ally Mc Beal à votre pause déjeuner, vous avez été déconcentré douze fois et vous n'avez pas avancé correctement dans votre travail. Le soir, il faut rattraper, ou pire le lendemain, de retour au bureau! Bonjour le stress!
Le vendredi c'était casual, maintenant, c'est peignoirTertio, bosser sans tailleur ou costume, oui, c'est bien beau. Mais visualisez un peu la scène: bosser en training-pantoufles-plaid en pilou tous les jours, ça l'est beaucoup moins. Aller au travail, c'est aussi se faire une tête convenable par respect pour les autres... et aussi pour soi. Mais quand on reste à la maison, cette absence d'obligation vous pousse vite à vous négliger totalement. Et vous finissez le cheveu gras collé au front, le même training toute la semaine et une mine de lavabo. Un beau matin on se lève et on se dit "Tiens je bosse toujours mais je n'ai plus rien de la working girl spitante et entretenue que j'étais...". Sans blague! Le maquillage c'était quoi déjà?
Forcément, à se lever quand le travail urge vraiment ou seulement quand le stress d'un rapport à finir vous tenaille, vous ne prenez plus le temps de vous préparer le matin. Pour qui, pour quoi, d'abord? Bah, le temps que votre chéri(e) sorte des embouteillages ce soir, vous aurez eu le temps de vous doucher, direz-vous. Certes... ou pas. Car quand on commence à se laisser aller, la spirale infernale est difficile à arrêter. Et on ne vous parle même pas des craquages répétés et bien trop faciles: le frigo et l'armoire à biscuits sont à un mètre de votre bureau... Bonjour l'aspect débraillé et les kilos en trop!
Gare à la déprime!Enfin, bien au-delà de tout cela, aller au bureau, voir du monde, se divertir des bêtises et blagues de l'un ou l'autre, manger à plusieurs le midi, éviter de déprimer sur un travail trop répétitif ou stressant, sortir de chez soi le matin, et marquer - même le temps d'un embouteillage exaspérant - une disctinction entre l'espace privé et la sphère professionnelle, ça a plus que du bon.
De plus, certains peuvent tomber dans l'extrême inverse: il s'isolent à la maison et le travail ne les quitte plus une seconde: pas de pauses, pas de distraction, pas de vie sociale, incapacité à relativiser et enfin... burn-out! Alors oui, le télé-travail est un confort non négligeable mais comme toute chose, il ne prend tout son intérêt qu'envisagé avec parcimonie bonne intelligence. Bon travail! (acx)