Je n'ai jamais pensé que l'amour durait trois ans.Frédéric Beigbeder
Quand on remplace les phrases du genre: Viens ici que je te prenne contre le mur salope par Que tu es mignon, mon lapin, dans une relation, c'est généralement mauvais signe.Frédéric Beigbeder
Frédéric Beigbeder est "épuisé" mais "heureux". "Le bonheur fait grossir", sourit-il en caressant son ventre. "Là, ça va plutôt bien!" L'écrivain a lâché la plume pour prendre la caméra. Une nouveauté pour lui. Du coup, il a été prudent. Il avance en effet en terrain connu: il offre une deuxième vie à son roman, "L'amour dure trois ans". Rencontre.
Ecoutez Frédéric Beigbeder dans notre Journal du Cinéma diffusé sur Nostalgie ici.
Pourquoi avoir choisi de réaliser ce film-là et pas 99 francs?
99 francs est très réussi. Jan Kounen a bien travaillé, il a fait un film très inventif, très violent. J'adore le film. Ici, c'était plus simple. C'est une histoire plus banale: un homme au bout du rouleau parce qu'il vient de divorcer tombe amoureux d'une femme, il lui cache qu'il a écrit un livre, il a peur de se faire surprendre. Ces histoires d'atermoiements amoureux sont quand même plus simples à filmer que de pousser un coup de gueule contre la publicité mondiale. Je me disais que c'était possible d'être un peu inventif et original sur une histoire plus universelle.
L'amour dure trois ans, c'est l'un de vos livres les plus personnels?
Oui, bien sûr. C'est un cri de révolte contre le couple, contre le mariage, contre la fin de l'amour. C'est l'histoire d'un désamour, ce livre et le film c'est une suite à ça. Ce n'est pas seulement l'adaptation. C'est la suite du livre: c'est comment faire pour aimer aujourd'hui? Adapter fidèlement son propre travail, je n'en vois pas l'intérêt. Ca serait comme traduire mon livre en japonais ou en flamand. (Sourire)
Est-ce que c'était facile de se plonger dans cette période-là ? Parce que ce n'était pas la plus facile de votre vie... Vous dites avoir pensé au suicide...
J'étais très dépressif. Je me suis marié sans doute trop jeune avec une sorte d'idéal absolu, de perfection. Quand ça s'arrête des deux côtés, on est déçu et on se fait chier. C'est un peu la fin du monde. J'ai écrit le livre à ce moment-là. Si les gens voient le film et qu'ensuite, ils vont lire le livre, ils vont se dire: mais quel rapport? Le film est plus lumineux, plus léger que le roman. C'est un roman de règlement de compte d'un homme pessimiste.
Et avec les années, vous devenez plus doux?
J'ai l'impression que les pessimistes ont toujours raison. Il y a un proverbe russe qui dit qu'un optimiste, c'est un pessimiste mal informé. J'aime bien cette phrase. Je suis toujours lucide: je sais que l'amour, c'est une illusion provisoire, que c'est une utopie. Mais ce que je dis dans mon film, parce que je suis plus âgé maintenant, c'est que c'est rare d'aimer quelqu'un, c'est une chance de rencontrer quelqu'un vraiment. Alors, c'est peut-être utopique et éphémère mais il faut le vivre, c'est ça l'important. C'est la seule utopie qu'il nous reste. En politique, on ne croit plus en rien, le monde actuel est en train de s'autodétruire. Alors pendant qu'on est là, profitons-en. C'est un peu ça mon message.
Vous n'aviez pas peur que les phrases choc du livre, qu'on se prend en pleine figure à la lecture, perdent en puissance une fois qu'on y colle des images?
Je ne pense pas tellement à ça. Le film et le roman sont deux choses, deux langages différents. Avec un roman, vous êtes votre propre metteur en scène: vous choisissez la tête qu'ont les personnages, les décors. Ici, c'est moi qui fait vos choix. C'est limitatif, c'est vrai. C'est le problème de toutes les adaptations. La Lolita de Kubrick m'a énormément déçu par rapport à Lolita de Nabokov. Je peux dire pour ma défense que je suis l'auteur des deux et que ce sont deux œuvres séparées.
Et être confronté aux avis des autres, sur le plateau de tournage, ce n'était pas trop déroutant pour vous qui avez l'habitude d'écrire seul?
Je suis parti du principe que c'était une écriture collective et je n'avais donc aucun amour-propre d'auteur. J'ai laissé les acteurs improviser, tous les gens qui ont participé à ce film sont co-auteurs du film. Souvent, les écrivains qui sont passés à la réalisation se sont pris pour des Dieux, qui savaient tout à l'avance et c'est là où il y a un danger. Si vous y allez avec humilité en vous disant que plus les gens autour de vous ont du talent et des idées plus le film sera réussi, il n'y a plus de problème. Il faut être très ouvert pour faire du cinéma. Sinon il faut rester chez soi et écrire des bouquins.
Un sondage a été réalisé en France. 75% des Françaises interrogées pensent que c'est la tendresse qui permet avant tout à un couple de durer. Le sexe vient en deuxième position. Vous êtes d'accord avec ça?
Dans le livre, je disais ça. La première année, c'est la passion, la deuxième, la tendresse, la troisième, l'ennui. Je suis pour la tendresse, j'adore ça mais j'ai toujours peur. Si on privilégie la tendresse plutôt que le sexe torride, on risque d'avoir un homme qui va voir ailleurs. Quand on remplace les phrases du genre: "Je vais te prendre contre le mur salope" par "Mon petit lapin, tu es trop mignon", c'est mauvais signe. Il ne faudrait sans doute pas choisir entre les deux, il faudrait mélanger les deux.
Vous pensez toujours que l'amour dure trois ans?
Je pense que c'est un bon titre. Ca intrigue, ça provoque des discussions mais je n'ai jamais vraiment pensé ça. J'ai toujours pensé qu'on s'en fout de la durée: il faut saisir sa chance quand elle arrive. Et à mon âge avancé, je peux vous dire que ça arrive rarement. Je suis mal placé pour dire en tout cas que l'amour est éternel mais j'ai envie d'y croire. Dans ma vie personnelle, ça n'est pas encore arrivé. Je pense que je suis trop sensible. Quand je sens que les choses ne vont pas, j'ai tendance à fuir mais je sais que j'ai tort.
Mais ça veut dire que vous êtes quelqu'un de sain parce que quand les choses vont bien vous avez tendance à rester...
(Il éclate de rire) Ah oui! C'est vrai!
Vous pensez que vous remettrez le couvert à la réalisation?
Je suis épuisé mais je crois que j'ai contracté le virus. Là, j'ai envie de me remettre au roman. Mais écrire à plusieurs, ça tient chaud, c'est quelque chose de très vivant. J'aime l'idée de m'exprimer sous différentes formes, c'est une manière de ne jamais m'emmerder.
Déborah Laurent
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