Gilles Jacob est président du Festival de Cannes depuis 1977. L'homme cotoie les plus grandes stars et a vécu, avec elles, des choses incroyables. Il s'en souvient, avec émotion, dans un livre baptisé La vie passera comme rêve, sorti aux éditions Robert Laffont. Extraits.
"Hello, it's Woody"
"Un soir de décembre, le téléphone : Hello, it's Woody. Je crois à une farce : Et moi, je suis Ingmar ! Non, c'est bien lui. Il me semble que j'ai quelque chose pour vous... (...) Quelques jours plus tard, sa sœur Letty propose que Woody vienne à Cannes. Lui dans un festival ? Vous voulez rire : il ne l'a jamais accepté. - Justement. - Et il viendrait ? - Il viendra. Non plus avec Mia Farrow mais avec une de ses filles adoptives, Soon-Yi, devenue sa femme. - Bon, d'accord, on fera comme j'ai promis : il ne verra pas âme qui vive. - Pas du tout : Woody fera tout ce que font les autres metteurs en scène. - Vous croyez ? - Tout.
Et Woody a fait le photo-call, la conférence de presse, les interviews, la montée des marches. Il a même dit qu'il était trop tard pour reculer, maintenant qu'il avait loué son smoking... Il a reçu, sur scène, une Palme d'honneur et déclaré le Festival ouvert : Les Français pensent que je suis un intellectuel parce que je porte des lunettes... et on croit que je suis un artiste parce que mes films perdent de l'argent, et toute la salle conquise, jury et invités en tête, a, encore une fois, hurlé de rire.
Delon superstar
Mai 1992, pour la présentation du Retour de Casanova, Alain Delon est invité au Festival. "Le grain de sable est toujours pour le jour J. Pas de limousine, personne au terminal, le chauffeur a dû être bloqué quelque part. Et l'hôtesse, où sont passées les hôtesses? (...) C'est un autre chauffeur, apercevant Delon devant l'aéroport avec son ridicule bagage à main, qui prend sur lui de le faire monter dans sa voiture. La honte! Inutile d'ajouter que Delon tremble de fureur mal contenue. (...) Oeil bleu, oeil cruel. Delon se met en surchauffe mais finira par se calmer, content de me voir ainsi terrorisé. Il a l'art de vous regarder comme si vous n'étiez qu'un grain de poussière sur le rebord du bureau."
"Pour le 50 e anniversaire, nouvelle affaire, plus grave encore. Juste avant, j'avais chargé Patrice Leconte de transmettre mon invitation à Delon et à Belmondo, qu'il dirigeait dans Une chance sur deux. Je lui avais proposé une montée des marches avec ses vedettes. J'ignore si Patrice a transmis, mais, dans une interview à Paris Match, Delon s'est plaint avec violence que les deux plus grands acteurs français n'aient pas été invités (Belmondo s'en fichait). Et quand j'ai demandé à Patrice de rectifier, ce dernier s'est défilé piteusement : Je n'aime pas les conflits. Deux fois, c'est trop. Longtemps, Delon n'a pas manqué de m'accabler de son dédain."
"Dix ans plus tard, pour le 60 e anniversaire, l'occasion était trop belle. Invité d'honneur 2007 ? Je vous le donne en mille : Alain Delon. Ne vous occupez pas de moi, a dit Alain ; au jour dit, je serai là. Il est apparu, une fille ravissante à son bras (en vérité, sa propre fille),
et avec, à la boutonnière, son fameux pin's « star », que je lui avais demandé de porter. En signe de réconciliation."
Le sein de Sharon Stone
"Il existe, selon moi, une quatrième naissance. C'est le jour où les ritesd de la République ont conduit ma main sur le sein de Sharon Stone. (...) Souvenir cher à mon coeur. Nous étions en plein Festival, au café des Palmes, presse et invités nombreux vu l'importance de l'événement. Il s'agissait, après le compliment d'usage de lui épingler la rosette d'officier des Arts et des Lettres."
"Or, le tissu de son corsage était rude à transpercer et je ne voulais pas piquer la célèbre poitrine. (...) L'assistance retenait son souffle, les caméras ronronnaient. Sharon patientait, la confusion me gagnait. J'y parvins enfin, et dois à la vérité de dire que la Légion d'honneur aurait été mieux assortie au rose de mes jours. Mais Sharon était heureuse."
Mourir avec Clint
Hiver 94, à la meilleure table du Four Seasons de Beverly Hills avec Clint Eastwood. "Je prends conscience que la terre est en train de
trembler. (...) Je sens mon coeur bondir dans ma poitrine et une voix inconnue murmure à mon oreille: sauve-toi! (...) J'ai déjà essuyé deux
ou trois tremblements de terre mais jamais avec une telle intensité. (...) Je regarde Clint. Il ne donne aucun signe d'inquiétude. Même si est arrivé "le jour du fléau", son impassibilité me contrait à feindre le sang-froid alors que la panique me gagne."
"Trente-sept secondes s'écoulèrent: trente-sept siècles, oui. Le tintamarre ferroviaire enfla jusqu'au paroxysme et le lustre oscillait toujours dangereusement. Puis ce fut tout. (...)Alors, dans le silence retrouvé, la voix de Clint s'éleva: Check, please. Il demandait l'addition. Tout le monde éclata de rire et applaudit. Par son humour laconique, il avait rétabli ce juste équilibre sans lequel la vie ne serait qu'une longue glissade sur un ski vers une vallée de larmes."
Capricieuse Adjani
"Que d'honneur! Que d'honneur! a répondu Isabelle Adjani, quand nous lui avons proposé la présidence du jury, en 90. (...) Isabelle manifesta deux souhaits: être entourée d'un jury jeune et un jury composé uniquement d'artistes. Cela nous convenait à merveille. Elle voulait aussi être consultée sur sa composition. On a dit oui pour la lier encore davantage. Erreur. Comment imaginer que, dans sa quête d'absolu, bien peu trouveraient grâce à ses yeux."
"Isabelle s'était renseignée sur les caprices des stars qui avaient présidé le jury, et elle réclamait la même chose, plus une. Par exemple, si on autorisait les jurés à s'installer, le matin, dans la loge réservée au maire de Cannes et aux officiels, elle voulait qu'ils l'occupent à toutes les séances, eux et personne d'autre. (...) A l'époque, elle suivait un régime à base de radis, poivrons grillés et protéines de synthèse (...) Soucieuse de la santé de son jury, elle suggéra que tout le monde se mette aux radis-poivrons."
"Plus tard, bien plus tard, est survenue sa hantise de l'âge. Depuis, sa main masque souvent sa pommette comme une voilette d'autrefois. Bonnet et lunettes noires sont devenus des compagnons fidèles. Mais Isabelle demeure une comédienne d'une incroyable acuité et d'une sensibilité à fleur de peau. Cette peau sublime, ce teint si pâle, ce regard myosotis, ce charme, comment leur résister ? (...) Brillante, talentueuse, adulée, solitaire, Isabelle me parut, cette année-là, la personne la plus inapte au bonheur que l'on pût rencontrer."
Déborah Laurent


