Le film "Les Géants" de Bouli Lanners a débuté sa carrière au dernier Festival de Cannes. C'est à cette occasion que nous avions rencontré notre compatriote réalisateur. Le film sortant ce mercredi sur nos écrans, voici l'interview qu'il nous avait accordé en mai dernier.
Hier, Bouli Lanner raflait deux prix sur les trois attribués à la Quinzaine des Réalisateurs. Tout ça, le jour de son anniversaire. Vous imaginez bien que notre compatriote a fêté cette belle journée dignement. "C'était une fête d'anniversaire très très bien organisée. Il y a deux ans, je me souviens, j'attendais des potes qui ne sont jamais venus. Ca change!" Ce matin, à 10 h tapantes, il était pourtant au rendez-vous prévu, souriant, prêt à parler de ce film, Les Géants, qui a tant plus à Cannes.
C'est important les prix pour vous?
Ca compte. D'abord, parce que ça flatte l'ego. Mais ce qui est important aujourd'hui, c'est que quand on va à Cannes, en Belgique, les gens ont l'impression que si on ne gagne pas un prix, on a perdu. Par exemple, si les frères Dardenne ne gagnent pas quelque chose, les gens vont penser qu'ils ont perdu. C'est comme quand le Standard perd... Mais ils sont quand même en finale, c'est pas mal. Cannes, c'est d'abord être sélectionné. C'est une vitrine énorme sur le monde. Ca positionne le film sur le marché. Et en plus, recevoir des prix, ça permet d'être encore plus mis en valeur dans un festival où on l'est déjà énormément. C'est la crème fraîche sur le gâteau.
Le postulat de départ pour ces Géants est l'abandon familial, le manque d'amour maternel... Le thème de la famille est un thème qui vous est cher?
En fait, je n'ai pas forcément envie de parler de ça mais je me rends compte après trois longs et deux courts, c'est une thématique qui revient de manière un peu obsessionnelle dans mon travail. Là, je suis en train de travailler sur le prochain. Il y a de nouveau cette thématique. C'est que c'est la mienne. Je ne m'en rendais pas compte au début mais oui, ça me touche. Il y a quelque chose que j'ai envie d'exprimer à travers ça.
C'est en tout cas un thème très présent cette année...
Je pense qu'on est dans une société où la cellule familiale existe de moins en moins. Ca nous met dans des états d'errance. On reconstruit des familles faites de bric et de broc, d'amitiés... C'est un
glissement social très fort. On n'a jamais vécu ce genre de choses. On est resté dans un schéma très identique pendant des siècles. Ca ne fait pas si longtemps que c'est assumé de manière aussi publique.
Les Géants met en scène trois adolescents. Comment s'est déroulé le tournage? C'est facile de diriger des enfants?
Mon cinéma n'est pas un cinéma d'improvisation, de caméras qui bougent, de moments volés. C'est très mis en place, qui suppose une certaine logistique. On répète beaucoup avant. C'est là qu'il faut enlever par exemple le jeu un peu chantonnant que les ados peuvent avoir. C'est du travail. Et je joue avec eux. Je donne des indications très théoriques et je joue avec eux.
Hier, lors de la remise de prix, ils semblaient très unis. Il s'est passé réellement quelque chose entre eux...
Oui. Dès qu'ils se sont vus tous les trois, ça a fait un put... de bloc. Quelle énergie de dingue. Hier, en les regardant, je me suis demandé comment j'ai réussi à tenir 4 mois avec ces trois monstres. Ce tournage était très fort humainement. Fatiguant aussi. Au niveau logistique.
Vous ne terminez pas votre récit. Mais la fin est pleine d'espoir... C'est important de les faire aller vers la lumière alors qu'ils n'ont connu qu'un tas de difficultés...
Les adultes qui les entourent ne les amèneront jamais à mieux. Cette amitié qui se crée, parce que c'est de ça que parle l'histoire, pour moi, c'est mieux. Ca va remplacer leur cellule familiale foireuse, l'absence parentale, l'amour maternel qui n'existe pas. Cette amitié est plus forte que tout. Bercer par la rivière, moi, je me dis que ça aller pour eux. Ils s'en sortent. Ils vont vivre un truc. Ils ont une élégance, une humanité que les adultes autour d'eux n'ont pas.
Quels souvenirs gardez-vous de vos 14, 15 ans?
Si ce n'est la structure familiale autour de moi qui était très saine, un peu la même chose que ça. Je partais beaucoup dans la nature. Ma mère aujourd'hui se demande encore comment on a pu me laisser
faire ça. Je suis parti assez vite tout seul, à vélo. J'avais 13 ans et demi quand je suis parti pour la première fois en cyclo tourisme, tout seul, pendant 15 jours. Pour moi, prendre la route, c'était un espace de liberté incroyable. Il y a beaucoup de moi dans ce film en fait. J'avais cet appel de la nature. Chaque tournant de route donnait la possibilité d'un monde meilleur. Aller plus loin me fascinait.
Vous travaillez déjà sur la suite?
J'enchaîne plus vite que d'habitude. Après Eldorado, j'avais tourné dans des films pendant un an. Ici, j'ai déjà commencé à écrire parce que j'aimerais le tourner l'année prochaine. C'est une espèce de polar familial qui se passe dans une communauté de bucherons. Ca sera tourné en Belgique pour une partie et en Ecosse pour l'autre.
Déborah Laurent


