À 20 ans, la Région bruxelloise rêve d'émancipation
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La Région bruxelloise a aujourd'hui 20 ans. Mais la jeune femme, que ses parents prennent pour une ado rebelle attardée, est fatiguée d'encaisser les conséquences de leur divorce pathétique.
Histoire de familleTout d'abord, la jeune fille se sent régulièrement ignorée par ses parents, Flamands et Wallons, qui continuent à la considérer comme une enfant agitée et bruyante, qui ne sera jamais vraiment adulte et dont la reconnaissance n'est vraiment sérieuse qu'en dehors du cercle familial restreint. L'Union européenne et l'Otan sont, tels des oncles sympas qu'on voit de temps en temps le dimanche, plus attentifs à la jeune fille et voient en elle, contrairement à ses parents, une future jolie et indépendante jeune femme.
Poches videsComme tous les enfants de divorcés, Bruxelles est tiraillée entre le père et la mère, qui se renvoient en permanence la balle quant aux questions d'argent de poche. Or, pour se préparer un avenir sérieux, la jeune femme a besoin d'un financement conséquent, afin de continuer à faire respirer le pays tout entier. Un jour, elle le sait, elle risque de devoir entretenir toute la famille. Et la jeune femme étouffe, et tout le pays avec elle, tant papa et maman se renvoient la balle pour d'indignes querelles de pension alimentaire. Déjà que les parents ont cédé en « payant » un kot à la belle, ils estiment que c'est à elle désormais de subvenir à ses besoins. Mais « job étudiant » rime rarement avec salaire décent, ou du moins suffisant pour une petite jeune aussi exigeante que Bruxelles.
Bruxelles, carrefour des culturesEn plus de ce manque structurel et criant de financement, que ses parents refusent d'admettre, Bruxelles est tiraillée politiquement et institutionnellement entre ses deux géniteurs. Bien que l'essentiel de sa culture soit francophone actuellement, la jeune fille se voit mal renier l'héritage multiséculaire flamand qui a fait et fait encore son histoire. Et il est toujours difficile de contenter les deux parties de la famille, qui trouvent toujours qu'on en fait trop pour l'autre. C'est la querelle typique du dimanche après-midi, entre les grands-parents des deux branches de la famille, après le repas familial.
Babylone francophonePuis, à force de parler français, anglais, arabe, turc, espagnol etc., Bruxelles s'est forgée une jolie réputation cosmopolite internationale, mais se trouve embarrassée à chaque fois qu'elle reçoit ses cousins flamands, qu'elle peine de plus en plus à recevoir dans leur langue. Précisons que le français, langue maternelle de près de 60% des Bruxellois et langue véhiculaire pour plus de 95% d'entre eux (étude de Rudi Janssens, VUB, 2008), a depuis longtemps supplanté le flamand, dans une ville peuplée de près de 30% d'étrangers (sans compter les "nouveaux Belges").
Rêves d'émancipationBruxelles aime ses parents, mais ne peut plus les supporter. Ceux-ci ne veulent tout simplement pas admettre que la jeune femme a passé l'âge de se faire chaperonner, de devoir mendier quelques euros dès qu'elle veut se refaire une beauté ou une santé, tout en devant par la suite faire un poème et une révérence pour les remercier. Et puis elle n'en peut plus de supporter leurs incessantes disputes, de plus en plus tapageuses et ridicules. Elle sait que ça jase dans le quartier (l'Europe, inquiète, regarde, tantôt amusée, tantôt attristée) et espère un jour grandir assez pour pouvoir les aider à se réconcilier, et leur prouver par la même occasion qu'ils peuvent s'entendre et qu'elle mérite toute la considération d'une jeune adulte qui s'est bien lancée dans la vie. Mais le fardeau des querelles familiales empêche la belle de déployer correctement ses ailes.
L'Europe, l'espoir?Si seulement ceux-ci pouvaient réaliser que leurs espoirs et leur avenir résident dans cette jolie jeune fille, alors ils lui feraient confiance, ils investiraient sérieusement en elle, ils l'écouteraient comme un membre adulte de la famille, plutôt que de la reléguer à la table des enfants, à l'écart des conversations sérieuses. La Région a 20 ans et commence à trouver le temps long. Parfois, elle se surprend à rêver qu'elle envoie bouler ses parents, qu'elle embrasse son propre destin, avec un coup de pouce de l'oncle européen, mais n'ose pas, toute triste qu'elle restera tant que ses parents ne seront pas parvenus à s'entendre pour que le repas familial du dimanche soit à nouveau un plaisir pour tous.
Famille de fousAlors Bruxelles patiente, mais commence déjà à être un peu amère. Elle se sent comme la fille pleine de promesses que ses parents n'ont pas voulu aider, effrayés à l'idée qu'elle puisse s'en sortir mieux qu'eux. Il est vrai que dans la famille Belgique, on aime le statu quo, et que les têtes qui dépassent gênent souvent beaucoup de monde. Mesquins, ses parents n'ont donc pas supporté l'idée d'aider trop la gamine, se disant que si elle est si bien que ça, elle s'en sortira bien toute seule. Elle y arrivera certainement, mais il est dommage de ne pas pouvoir compter sur sa famille quand on en a une. Ce genre de famille ne reste pas souvent soudée, et lorsque la gamine aura enfin réussi dans la vie, à la force du poignet, il n'est pas certain qu'elle voudra bien payer la meilleure maison de retraite à ses parents.
Le stress de la vie adulteEt puis, Bruxelles a un peu peur. Elle voit face à elle les responsabilités de la vie, qu'elle se doit de gérer au mieux, toute adulte qu'elle prétend être. Tout le fardeau que cela représente l'effraie un peu, et, au niveau des finances, elle doit déjà faire des choix cruels. L'espoir l'habite, mais elle tente d'éviter toute naïveté. Son avenir, elle est en train de le construire, et l'imagine de plus en plus souvent en dehors du cadre familial, mesquin et étriqué, qui risque de l'empêcher longtemps de s'épanouir. Elle rêve, pour ses trente ans, d'avoir réconcilié ses parents, réussi à obtenir un financement sérieux, et pourquoi pas, de présenter un joli fiancé européen (voire international) à sa famille, qui sera enfin fière d'elle !
Thomas Halter