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Les Soudanais refoulés torturés après leur retour "volontaire"

Par: rédaction
20/12/17 - 09h14  Source: Belga
Theo Francken et l'ambassadeur du Soudan en Belgique © belga.

Plusieurs Soudanais qui ont été renvoyés ces derniers mois depuis la Belgique témoignent des maltraitances et de l'enfermement dont ils ont été victimes à leur arrivée au Soudan, rapporte Het Laatste Nieuws mercredi. Tous avaient rencontré précédemment l'équipe d'identification invitée par le secrétaire d'Etat à l'Asie et à la Migration, Theo Francken. Ce dernier prétend toujours que rien d'interpellant ne s'est déroulé alors mais les témoignages disent tout le contraire: "Ceux qui ont rencontré la délégation craignent pour leur vie aujourd'hui".

Il ressort de témoignages que l'Institut Tahrir pour la politique au Moyen-Orient (Tahrir Institute for Middle East Policy) a pu récolter des informations selon lesquelles plusieurs Soudanais entendus par l'équipe d'identification à Bruxelles ont été immédiatement enfermés et maltraités à leur retour. "Ils m'ont arrêté dès l'atterrissage au Soudan pour m'auditionner durant des heures dans les bureaux du renseignement. Ils voulaient savoir pourquoi j'étais allé en Europe, qui j'avais rencontré et comment j'étais arrivé jusque là. On m'a frappé les pieds avec des bâtons. J'ai été constamment battu. Ce n'est qu'après deux jours qu'ils m'ont libéré, j'ai eu tellement peur que j'ai été cloué au lit durant trois jours après tout ça", relate Kamal (nom d'emprunt), 18 ans, à Het Laatste Nieuws.

Si les agents secrets ont relâché le jeune homme, ce n'est pas sans s'assurer de son silence futur: "Ils m'ont fait signer des documents stipulant que je ne mènerais aucune action politique et que je ne quitterais plus jamais le pays", explique-t-il. Une manière pour le régime de s'assurer que les citoyens marcheront au pas car à la moindre incartade après signature de ce "contrat", ils sont jugés sommairement et incarcérés. Et au Soudan, chacun sait que qui dit prison dit torture. "Ma vie est en danger", soupire le réfugié qui est depuis à nouveau parvenu à s'enfuir vers la Libye et cherchera probablement à rejoindre l'Europe sous peu.

Le jeune homme tentera donc à nouveau sa chance alors que ses espoirs avaient été réduits à néant en septembre dernier, lorsqu'il avait été interpellé à Bruxelles car il séjournait de manière illégale en Belgique. C'est là qu'il avait reçu la visite de la fameuse délégation soudanaise, des fonctionnaires conviés par Theo Francken pour "aider à leur identification". Une collaboration vivement critiquée vu la dictature et le règne de la terreur imposés par Omar el-Béchir, le président soudanais par ailleurs poursuivi par la communauté internationale pour génocide et crimes de guerre.

Auditions sans interprète
Accusé de faire le jeu du dictateur, Theo Francken avait prétendu que rien d'alarmant n'avait eu lieu lors de la venue des fonctionnaires à Bruxelles, notamment au parc Maximilien. Plusieurs témoignages indiquent pourtant aujourd'hui que lors des auditions à Bruxelles, aucun Belge n'était présent, ce que conteste l'Office des étrangers. Ce dernier concède toutefois que le représentant présent ne parlait pas arabe, et encore moins le dialecte soudanais. Des menaces de la part de l'équipe d'identification ont ainsi pu passer inaperçues.

"Ils craignent pour leur vie"
Quant au sort des migrants renvoyés chez eux et qui plus est considérés comme des traîtres, ce n'est qu'une évidence pour l'Institut Tahir. "C'est ce contre quoi nous avions mis en garde il y a quelques mois", commente Koert Debeuf de l'Institut, qui garde contact avec les Soudanais expulsés. "Nous voulions savoir comment ils allaient et s'ils étaient en sécurité. Ce n'est pas le cas. Ils craignent vraiment pour leur vie."

Réaction de Theo Francken
Theo Francken souligne que les procédures ont été correctement appliquées et conformément aux législations européennes et internationales. Invité de De Ochtend, il a ajouté que la Belgique avait demandé à l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) un monitoring des personnes concernées. L'OIM n'a reçu qu'un appel, mais qui concernait autre chose, précise le secrétaire d'Etat. Mais les témoignages qui surgissent aujourd'hui mettent à mal ses promesses de sécurité pour les migrants auditionnés en Belgique avant leur "retour volontaire" au pays, ainsi que les propos de Charles Michel qui s'était rangé derrière son secrétaire d'Etat.

Selon Kamal, l'interrogatoire en Belgique ne s'est pas non plus déroulé correctement. Il explique que son audition a eu lieu sans avocat et qu'au cours ce celle-ci, il a été mis sous pression pour accepter un pseudo retour volontaire. Ce sans lui assurer une quelconque sécurité après rapatriement, preuve en est son arrestation sur le tarmac soudanais.

Ouverture d'une enquête
Theo Francken dit aujourd'hui souhaiter qu'une enquête soit ouverte pour savoir si les migrants renvoyés vers le Soudan ont bel et bien été torturés. "Pour l'instant, nous n'avons pas reçu de signal que cela se produisait, pas même de la par de l'ONU." La torture ne peut cependant être tolérée en aucun cas, estime M. Francken. "S'il apparaît qu'ils sont en effet torturés, c'est un gros problème", réagit-il encore. "Alors, personne ne sera plus renvoyé."

© belga.

"Monumentale faute de jugement"
Maintenant que nous en voyons les résultats, cette initiative irresponsable apparaît comme une monumentale faute de jugement de Theo Francken. Ces rapatriements vers le Soudan, ou vers toute autre dictature, doivent immédiatement s'arrêter et le gouvernement doit s'expliquer au parlement", a indiqué le député fédéral Benoit Hellings (Ecolo).

"Il apparaît aujourd'hui que les Soudanais renvoyés vers leur pays par la Belgique, en collaboration avec les sbires du dictateur Omar el-Béchir, ont été torturés à leur arrivée au Soudan", a souligné M. Hellings dans un communiqué.

"En Belgique, la délégation soudanaise disposait de la liberté la plus totale et faisait ce qu'elle voulait de ses ressortissants: aucune présence d'interprète, aucun contrôle de la part des autorités belges lors des auditions. Les droits de ces personnes ont été complètement bafoués. La question qui se pose maintenant est celle de la responsabilité de la Belgique par rapport à ces personnes torturées à cause de la négligence de son gouvernement", a poursuivi le député écologiste. Selon M. Hellings, la faute commise par le secrétaire d'Etat "est lourde" et "ne peut pas rester sans conséquences".

Ecolo et Groen ont conjointement appelé le Premier ministre Charles Michel (MR), qui a politiquement validé cette mission de reconnaissance soudanaise, à prendre attitude. "Et vite", a réclamé M. Hellings.

Responsabilité du gouvernement
L'opposition et la société civile ont souligné la responsabilité du secrétaire d'Etat à l'Asile et à la Migration Theo Francken et celle du gouvernement fédéral. Le gouvernement fédéral "connaissait les risques de mauvais traitements qui attendaient les Soudanais à leur retour", a souligné la députée PS Julie Fernandez Fernandez dans un tweet. "C'est une faute qui engage des vies. Le gouvernement Michel tout entier en porte la responsabilité", a-t-elle dénoncé, estimant que "les compétences de Theo Francken doivent lui être retirées sans délai".

"Si les faits relatés sont confirmés, ceux-ci démontrent que l'accord avec les autorités soudanaises, soutenu par l'ensemble du gouvernement MR/N-VA, est une faute politique grave qui ne peut rester sans conséquence", a affirmé le président de DéFI Olivier Maingain. DéFI somme le gouvernement de mettre un terme aux expulsions de Soudanais vu le risque de traitements inhumains et dégradants.

C'est "tout simplement choquant", s'est étranglée la députée sp.a Monica De Coninck, demandant également que cessent les procédures d'expulsion vers ce pays tant que les conditions de sécurité ne sont pas réunies.

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