Sur le marché du CO2, les Européens se sentent esseulés
Ils attendaient beaucoup du sommet de Copenhague et de l'administration Obama: les attentes ont été déçues, les Européens se sentent un peu seuls sur le marché de quotas de CO2, instrument de lutte contre le réchauffement climatique.
Seul marché fonctionnant à grande échelle, le système européen de quotas d'émission (ETS), créé en 2005, n'est pas menacé dans son existence: les mécanismes sont en place et les 27 ont pris des engagements de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre jusqu'en 2020 (-20% par rapport à 1990).
Décision politiqueL'originalité de ce marché encore jeune, qui compte de nombreux détracteurs, réside dans le fait que l'offre - les "quotas de CO2" - dépend non pas d'une matière première comme le pétrole, le charbon ou le gaz, mais d'une décision politique prise sur la base d'objectifs environnementaux.
Les entreprises se voient allouer un quota d'émissions de CO2: celles qui émettent moins peuvent vendre des "droits d'émission", celles qui émettent plus sont contraintes d'en acheter. Au moment où l'ETS prépare la troisième période (2013-2020), l'idée que ce mécanisme soit rapidement étendu à d'autres régions du monde a du plomb dans l'aile.
Ainsi, le projet américain de "cap and trade", qui figure dans le projet de loi sur le climat adopté par la Chambre des représentants, ne devrait pas franchir l'obstacle du Sénat. "Cette année, aux Etats-Unis, non, mais dans trois ou cinq ans peut-être", estime l'économiste américain Denny Ellerman, conférencier au Massachusetts institute of technology (MIT).
"Etre leader, c'est être solitaire"Jugeant que l'UE a démontré "la faisabilité" d'un marché du carbone multinational, il estime qu'elle va devoir s'habituer à l'idée qu'"être leader, c'est être solitaire". Du coup, les acteurs du marché ne dissimulent pas une forme de morosité, un "blues post-Copenhague".
"Il y avait cette perspective d'essaimage des marchés du carbone, de réplication de ce qui s'est fait en Europe. Le soufflé est retombé", explique Emmanuel Fages, analyste chez Orbeo, société spécialisée dans le marché du CO2. "Après l'arrivée de Barack Obama au pouvoir, il y a eu l'idée que les Etats-Unis allaient prendre le relais de l'Europe sur le marché carbone", souligne Jean-Pierre Sicard, directeur général délégué de CDC climat, constatant que cette idée "a reculé au cours des derniers mois".
Pour Trevor Sikorski, analyste carbone chez Barclays Capital, "il y a un sentiment de frustration": "l'idée d'un marché global du carbone apparaît aujourd'hui encore plus lointaine". D'autres marchés sont à l'étude - en Corée et au Japon notamment - mais tous les yeux resteront rivés, pour les années à venir, sur les Etats-Unis, qui devraient entraîner nombre de pays, Canada en tête, dans leur sillage.
Abandonner?Dans cette période d'interrogations, les détracteurs du marché carbone donnent de la voix. Début janvier, l'ancien Premier ministre français Michel Rocard suggérait de "profiter de l'échec" de Copenhague pour remplacer le système des quotas par une "taxe carbone générale" qui donnerait plus de visibilité aux acteurs économiques.
L'économiste Christian de Perthuis qui vient de publier un livre sur "Le prix du carbone" (éditions Pearson), souligne qu'un projet de taxe avait été étudié par la Commission au début des années 90 avant d'être abandonné faute d'accord politique.
"Le dispositif cap and trade est celui qui permet le plus facilement de trouver des compromis entre des pays qui ont des histoires et des visions énergétiques différentes", estime-t-il, jugeant que l'expérience européenne a été un "succès" au regard de l'objectif poursuivi: réduire les émissions de C02. (afp)