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Deux salariés de Colruyt ont peur: “Entre le coronavirus et son job, il faut choisir”

InterviewsUn collaborateur d’un magasin Colruyt de Forest (Bruxelles-Capitale) est décédé dans la nuit du 2 avril. Âgé de 32 ans, le coronavirus a eu raison de lui. Selon la famille du défunt, la chaîne belge de supermarchés s’est montrée laxiste en ce qui concerne la protection de ses employés contre le virus. Deux autres de ses travailleurs nous ont contactés car ils craignent pour leurs vies. Ils officient pourtant dans un autre entrepôt: celui de Dassenveld (Hal).

“Entre la crainte de tomber malade et celle de perdre son emploi, il faut choisir”. C’est l’amer constat que tire l’un des travailleurs carolos de Colruyt à Dassenveld. Par peur de représailles, nous l'appellerons Roger. Actuellement, Roger est d’ailleurs sous certificat médical: “Je me sens mal. Surtout pour ma famille!”

Un de ses collègues, Louis (prénom d’emprunt), est lui aussi allé rendre visite à son médecin: “Je ressens des douleurs physiques depuis un moment. Mais la réalité, c’est que je stresse de retourner au travail.” Il est également sous couvert d’un certificat médical.

Distanciation sociale

Ce qu’ils reprochent notamment à Colruyt, c’est le non-respect des distanciations sociales sur leur lieu de travail, à la préparation des commandes. Roger témoigne: “Notre chef de département a bien expliqué à tout le monde qu’il fallait respecter les consignes de distanciation sociale. Par exemple, s’il faut prendre un colis en même temps qu’un autre, il nous a conseillé d’attendre qu’il n’y ait plus personne pour y aller. Mais le chef de service (NDLA. celui qui est sous les ordres du chef de département) nous a aussi dit que c’était ‘au bon vouloir de chacun’. En réalité, ces consignes ne sont pas respectées. Ce qui fait qu’il y a parfois 20 ou 30 personnes qui font la file. Et notre chef de service ne fait même pas l’effort de venir de temps en temps surveiller.”

Qui plus est, certains salariés viennent au boulot en étant malades: “Il y a des personnes qui viennent à l’entrepôt alors qu’elles sont enrhumées et qu’elles toussent. La semaine dernière, un gars avait même de la fièvre. Mon covoitureur en a parlé à un collègue. Par peur, celui-ci a prévenu le chef qui a dû obliger le malade à rentrer chez lui. Ce jour-là, Colruyt lui a fait passer des tests. Il n’y avait pas d’autres symptômes, mais il pouvait tout de même être porteur du virus et le transmettre à d’autres. Si personne n’avait rien dit, il aurait tout simplement continué de travailler comme si de rien n’était.”

Pression

Nos deux interlocuteurs n’éludent donc pas la question de la responsabilité du travailleur. Mais pour eux, l’attitude parfois risquée de certains découle de la pression mise au travail avant la crise du coronavirus: “L’accent était constamment mis sur la productivité. Dès lors, il est compréhensible que des gens veuillent venir coûte que coûte au boulot. Auparavant, les chefs n’hésitaient pas à menacer indirectement ceux qui n’étaient pas en bonne santé. Ils leur disaient: ‘Tu ne te sens pas bien? Regarde les autres! Ils ne se plaignent pas, eux.’ Lors des briefings, ils remettent même ouvertement en doute les maladies des collaborateurs. Encore un autre exemple de pression sur le lieu de travail. D’habitude, nous changeons de tâches dans l’entrepôt. C’est apprécié par beaucoup de monde car cela casse la routine. En plus, celui qui conduit le Clark gagne un peu plus d’argent. Eh bien, si vous êtes un peu trop souvent absent, vous n’y aurez pas droit. On vous expliquera qu’un autre est resté et le mérite davantage.”

La porte-parole de Colruyt, Nathalie Roisin, réplique: “Nous attendons des collaborateurs malades qu’ils nous fournissent une prescription médicale. Les collaborateurs chez lesquels nous détectons nous-mêmes des symptômes sont appelés à rentrer chez eux et à consulter leur médecin.”

Et puis, Roger et Louis décrivent la politique de leur boîte: “Actuellement, nous sommes remplacés par des intérimaires. S’ils sont valables, Colruyt n’hésitera pas à les engager car notre patron donne sa chance à tout le monde. Et ça, c’est louable. Mais par contre, il vire aussi très vite ses employés.”

De quoi craindre pour leurs places! Louis raconte: “J’ai peur de perdre mon emploi. Mais en même temps, j’ai peur de refiler le coronavirus à ma femme et mes enfants.” Roger acquiesce.

Sécurité

L’hygiène est également une de leurs préoccupations: “Il y a du gel désinfectant. Mais quand les gens rentrent dans l’atelier en début de shift, ils ne se désinfectent pas forcément les mains.”

Nathalie Roisin assure pourtant que son employeur ne prend pas la sécurité de ses salariés à la légère: “Aujourd’hui, la première préoccupation reste la sécurité de nos collaborateurs. En plus de toutes les mesures prises, nous travaillons également sur l’attitude du collaborateur. Le suivi est assuré par les chefs de service et les responsables logistiques. Puisqu’il y a encore place à amélioration, une capture quotidienne supplémentaire des risques par poste de travail a été organisée depuis le week-end dernier.”

Roger reconnaît que les responsables logistiques font le tour de l’entrepôt, mais il nuance: “Les responsables logistiques ne parviennent pas à faire preuve d’autorité. Ils ont le statut, mais les travailleurs ne les considèrent pas vraiment comme des chefs.”

Communication

Parmi ses autres griefs, il y a le manque de communication sur les personnes infectées par le coronavirus: “J’ai appris récemment que deux de mes collègues étaient contaminés. Il s’étaient côtoyés lors du speech de notre chef de département. Il y a eu aussi deux cas de coronavirus dans une autre phase (NDLA. une phase est un atelier) de l’entrepôt. On ne nous a jamais mis au courant. Ils nous le cachaient pour ne pas qu’on prenne peur. Ceux de la phase concernée le savaient, mais pas nous!”

Nathalie Roisin commente: “Si quelqu’un est diagnostiqué Covid-19 dans le département, cela sera informé dans le respect de l’individu (le nom ne sera pas mentionné), avec la demande d’être attentif aux symptômes et de surveiller sa température deux fois par jour. On ne constate pas un taux de maladie différent par rapport aux autres services et départements.”

Couloir étroit

Mais l’inquiétude des deux travailleurs que nous avons interviewés ne s’arrête pas là: “Quand la journée est terminée, les gens des différentes phases se croisent dans un couloir étroit pour rejoindre les vestiaires ou pour en sortir.”

La porte-parole de Colruyt ne nie pas le problème: “Il s’agit en effet d’un couloir très fréquenté. C’est pourquoi une solution a été recherchée avec un conseiller en prévention et un médecin. Le couloir a été divisé et nous demandons aux collaborateurs de marcher en tenant leur droite. En outre, nous avons réduit sa fréquentation via des déviations pour les collaborateurs travaillant dans d’autres unités au sein du centre de distribution. Pour la même raison, la pause (shift) est désormais divisée en trois équipes.”

Evolution dans le temps

Cependant, il a fallu un certain temps à l’entreprise pour adopter ce genre de mesures. Or, Roger avait prévenu son supérieur dès le mois de février: “C’est ce qui m’énerve. À l’époque, je revenais de vacances dans un pays fortement touché par le coronavirus. Au vu de la catastrophe qui était en train de se jouer là-bas, j’ai demandé s’il n’était pas plus prudent que je reste en quarantaine pendant 14 jours car j’étais peut-être porteur du virus. Mon chef m’a dit que comme je n’avais pas de symptômes, je pouvais continuer de travailler.”

La semaine suivante, le coronavirus commençait à se répandre dans notre pays: “A partir de ce moment-là, Colruyt a demandé à ses collaborateurs de se laver régulièrement les mains au savon et de ne plus se saluer. Mais au début, la société s’en foutait complètement.”

Ensuite, la chaîne belge de supermarchés a successivement pris d’autres mesures de précaution: “Petit à petit, les responsables ont commencé à vérifier si les gens se lavaient les mains au cours de leur pause. Par contre, la distanciation n’était et n’est toujours pas respectée. Le gel hydroalcoolique et le port du masque n’étaient pas obligatoires. Par après, suite à des réclamations de collègues, ils ont disposé les bancs de la cantine en quinconce. Ils ont aussi déterminé un temps de midi spécifique pour les différentes équipes. Mais il n’y avait toujours pas de gel hydroalcoolique. Ils disaient qu’ils étaient commandés, mais ils n’arrivaient pas. Ce n’est qu’il y a peu de temps que ces gels sont mis à disposition dans la cantine. Il y a maintenant aussi des masques pour celui qui le souhaite. Mais tout le monde ne le change pas forcément toutes les quatre heures comme cela convient. Est-ce qu’il ne faudrait pas imposer deux masques par jour? Cela rassurerait en tout cas beaucoup de monde.”

“Aujourd’hui, seuls les équipements de protection individuelle ‘classiques’ sont obligatoires. Masque et gants en vinyle sont offerts et activement distribués à ceux qui le souhaitent (sur les conseils du gouvernement)’” confirme Nathalie Roisin.

Inspection du travail

Par ailleurs, le site de Dassenveld (Hal) n’a pas encore été visité par l’inspection du travail. “Mais cela a été le cas dans d’autres centres de distribution et bureaux du groupe, et aucune irrégularité n’a été constatée (pas d’avertissement reçu)” nous assure-t-elle. “Un conseiller en prévention veille à la bonne application des mesures de précaution. Des affiches posées aux endroits stratégiques rappellent les mesures de base. Cette communication est également dispensée via les écrans digitaux.”

Au total, 450 employés sont comptabilisés sur le site de Dassenveld. Ils ne sont toutefois pas tous présents en même temps puisqu’ils travaillent lors de différents shifts.

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