Plein écran
La fessée que certains qualifient d'éducative est remise en question: "La violence est interdite entre adultes, pourquoi l'autoriser envers les enfants?" © Getty Images/Design Pics RF

Faut-il une loi pour interdire la fessée? L’avis des experts

Si aujourd’hui, tout le monde s’accorde pour dire qu’un enseignant ne doit jamais lever la main sur un enfant, la fessée à la maison gravite dans un flou artistique qui met bien des parents mal à l’aise. Nombreux sont ceux qui ont encore le réflexe de taper sur les doigts, les fesses voire la joue de leur enfant lorsque celui-ci est ingérable. Mais à ne pas accepter ce geste venant d’un proche. En France, la question de la fessée éducative fait débat depuis longtemps et en Belgique, on commence à murmurer qu’il convient de l’interdire. Entre pulsion honteuse et “ça remet les idées en place”, où vous situez-vous?

La Flandre en débat vivement depuis quelques jours après le tweet d'un présentateur télévisé, Thomas Vanderveken. Celui-ci avait vu un père gifler violemment son fils et l’avait interpellé sur son geste. Le père lui avait rétorqué sans fard: “En Belgique, c’est autorisé”. Sans pouvoir dire que le code civil l’autorise, il est vrai que la loi n’interdit pas explicitement la fessée qualifiée par certains d’“éducative”. Il semble que dans beaucoup de pays d’Europe, contrairement aux pays anglo-saxons, le châtiment corporel “modéré” soit resté dans les mœurs. Mais peut-on encore l’accepter en 2019? La loi doit-elle passer un message plus clair d’interdiction? Plusieurs experts s’expriment sur la question. 

Joachim Meese, avocat et professeur de droit pénal:

“Une tape sur le lange, une petite gifle sur la joue: voilà des gestes tolérés dans bien des pays qui répondent à une même philosphie: ‘un parent doit donner de l’amour et le stimuler chez l’enfant, mais ce même parent a aussi le droit et même le devoir de poser des limites’. Et puis en parallèle, il y a une zone grise: quand une tape devient-elle une claque? Un coup? Une correction? Une raclée? Comment établir une gradation de la violence?

Criminaliser la tape sur les doigts comporte quelques risques aussi. L’interdiction légale restera-t-elle lettre morte? Ou mettrons-nous cette loi en pratique? Allons-nous vivre dans un monde où une mère, parce qu’elle tire violemment son enfant en crise dans un supermarché, devra répondre de ses actes en justice? Et comment l’observateur peut-il évaluer qu’il s’agit d’un geste exceptionnel ou répété? Puis surtout: qu’adviendra-t-il de la relation parent-enfant?”, s’interroge l’avocat. Car les études autour des “fessées éducatives” démontrent cette pierre d’achoppement: les enfants punis ne voient pas d’un bon oeil que leurs parents soient sanctionnés pour leurs punitions.

Citation

Les juges ne peuvent pas tout résoudre. Ce qu’il faut, c’est un changement des mentalités, et restons positifs: nous avons déjà beaucoup évolué par rapport à la génération précédente

Joachim Meese, professeur de droit pénal

Alors que les enfants victimes d’abus parlent si difficilement des violences endurées, on peine à croire qu’ils prennent soudain la parole pour une gifle isolée. “Le processus judiciaire ne doit être enclenché que lorsque les autres voies de recours sont épuisées. Nous n’en sommes pas là. Il serait déjà positif que le gouvernement diffuse davantage de campagnes de sensibilisation. Que les écoles et l’ONE continuent à insister que la fessée, c’est un ‘no go’. Nous devons ouvrir la discussion avec les parents, et le code pénal n’est pas le meilleur moyen pour ça. Il ne s’agit pas d'une dispute entre voisins, où les gens ne doivent plus s’adresser la parole ensuite. Il en va de parents parfois au bout du rouleau, de séparations de couple où les parents s’accusent parfois mutuellement à tort, de familles qui ont besoin d’aide. Les juges ne peuvent pas tout résoudre. Ce qu’il faut, c’est un changement des mentalités, et restons positifs: nous avons déjà beaucoup évolué par rapport à la génération précédente. Et le fait qu’un tel incident relevé par un journaliste sur Twitter fasse autant de bruit prouve que la société mûrit”.

Sondage

Faut-il une loi pour interdire la fessée?

  • Pas question! Chacun éduque son enfant comme il l'entend (72%)
  • Indispensable! On ne lève jamais la main sur un enfant (9%)
  • Pourquoi pas, mais comment appliquer cette loi? (13%)
  • Sans avis (6%)
3170 votants

Marjorie Gunnoe, professeur en psychologie à l’université Calvin dans le Michigan:

Le professeur Gunnoe ne veut, elle, pas criminaliser la “fessée éducative”, tant qu’elle provient de parents d’enfants entre 2 ans au plus tôt et six ans au plus tard, dans le cadre d'un apprentissage de la discipline. Elle décrit ce qu’elle estime acceptable: une claque avec la paume de la main, sur les jambes ou les cuisses de l’enfant et sans systématisme. Elle a relevé de plusieurs études que les adolescents qui, un peu avant leur sixième anniversaire, avaient exceptionnellement reçu une fessée, avaient de meilleurs résultats scolaires et allaient plus souvent à l’université que des enfants qui avaient été élevés de manière beaucoup plus indulgente. Des propos qui font grincer des dents. 

Citation

Jamais avant deux ans ni après sept ans

Marjorie Gunnoe, professeur en psychologie aux Etats-Unis

Quitte à choquer, elle estime que les raisons invoquées pour bannir le châtiment physique (modéré) sont insuffisamment étayées. “Certains scientifiques disent que la fessée éducative est néfaste mais ils se basent sur des données qui ne sont pas assez sofistiquées; ils se fient trop à de simples corrélations. Ils en ont déduit que les enfants ayant reçu, au cours d'une période donnée, des fessées, affichaient une certaine agressivité. Mais en réalité, il n’est pas clair si l’agressivité a été causée par la fessée des parents ou si elle était déjà présente chez ces enfants avant la période étudiée. La raison des fessées n’a pas non plus été recensée. Pour effectuer des statistiques correctes, vous devez aussi évaluer le niveau d’agressivité initial”, juge-t-elle.

Elle ajoute qu’il convient de préciser les normes culturelles de la société. “Lorsque l’enfant grandit dans un environnement où la fessée éducative est considérée comme de la maltraitance, l’enfant qui en reçoit une va l’interpréter en se disant: ‘Mes parents me battent, ils ne m’aiment pas’. L’impact de la fessée sera alors beaucoup plus grand sur l’enfant que s’il évolue dans des normes où il se dira: ‘Mes enfants m’ont donné une fessée mais parce qu’ils m’aiment et veulent que je devienne une bonne personne’. Mais soyons clairs: je ne suis pas pour! J’encourage les parents à ne pas recourir à des méthodes physiques. Mais en cas d’échec, je ne veux pas qu’on leur interdise une fessée isolée entre 2 et 6 ans”. Sur l’âge, elle insiste sur le fait qu’il ne faut jamais avoir ce geste envers un enfant plus jeune, mais pas non plus de plus de sept ans, âge auquel la perception de la fessée par l’enfant deviendra très négative.  

Citation

Dans notre société, nous n’acceptons aucune forme de violence entre partenai­res, entre adultes en général et certaine­ment pas envers les parents. Pourquoi l’accepter alors quand il s’agit d’enfants?

Caroline Vrijens, commissaire flamande aux droits de l’enfant

Caroline Vrijens, commissaire flamande aux droits de l’enfant

Caroline Vrijens, elle, n’accepte pas du tout cette logique. “Toute forme de violence envers les enfants doit faire l’objet d'une interdiction”, estime-t-elle. “A partir du moment où les enfants utilisent systématiquement la violence pour corriger leurs enfants, cela n’est plus dans l’intérêt de l’enfant, cela laisse des traces et doit être explicitement interdit par la loi”, ajoute-t-elle.

Elle plaide pour loi cohérente et transparente: “Dans notre société, nous n’acceptons aucune forme de violence entre partenaires, entre adultes en général et certainement pas envers les parents. Pourquoi l’accepter alors quand il s’agit d’enfants? Notre point de vue est le suivant: de la violence est de la violence, point final. Et si nous pouvons intégrer une interdiction explicite dans la loi, cela serait un signal efficace”.