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Gouvernement ouvert à la société civile: vraie idée ou coup de communication d’Ecolo?

AnalyseUn gouvernement wallon minoritaire PS-Ecolo appuyé par des représentants du monde associatif, est-ce vraiment possible? Que renferme exactement la notion de société civile? Comment cette majorité originale pourrait-elle être mise sur pied et est-elle réellement “plus démocratique”? Quels sont les (dés)intérêts des différents partis? Le MR, qui n’a pas été consulté pour la formation d’une coalition, a-t-il des raisons de se sentir floué? Tentative de réponses avec le politologue de l’ULB, Pascal Delwit. 

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Pascal Delwit, politologue à l'ULB. © Capture d'écran RTL Info

Trois sièges vous manquent et tout est compliqué. Lundi, pour tenter de donner du poids à une coalition PS-Ecolo souhaitée, mais minoritaire, les écologistes francophones ont fait preuve d’originalité en avançant l’idée d'un gouvernement ouvert à la société civile. “Nous pouvons faire de la contrainte politique actuelle une opportunité. Structurellement, la Wallonie est prête à être pionnière dans l’oxygénation de la démocratie”, a argumenté Jean-Marc Nollet à l’heure de défendre la proposition des Verts. 

“Dans la proposition avancée par Jean-Marc Nollet et relayée par de nombreux cadres d’Ecolo, l’imaginaire réfère à une partie précise de la société civile. Celle qui s’intéresse aux thématiques qu’affectionne Ecolo, notamment la protection de l’environnement”, tempère d’entrée Pascal Delwit, politologue à l’Université Libre de Bruxelles.  

La société civile, qu’est-ce que c’est?

“En réalité, la société civile, de manière très générale, c’est l’organisation de citoyens dans divers secteurs de la société qui agissent dans un sens donné. Cela va du domaine des relations socio-économiques (FEB, Union wallonne des entreprises..), aux syndicats qui défendent les droits des travailleurs, en passant par les mutualités ou les groupements de médecins pour le monde de la santé. On peut aussi citer la mobilité (Febiac, GRACQ ...), la défense des droits humains (Amnesty...),  la lutte contre la pauvreté (Oxfam...). Sans oublier les associations de parents dans les écoles, les clubs sportifs...  Cela peut concerner des domaines très différents.”

Un large panel d'interlocuteurs potentiels qui risquerait de rendre complexe la nomination des représentants de la société civile au sein de ce gouvernement particulier? “D’un côté, c’est assez simple, tout un chacun peut être ministre, à condition d'avoir l’âge minimum requis. Les difficultés pourront apparaître lorsque les partenaires de la coalition devront se mettre d’accord sur les personnes appelées à exercer la fonction de ministre. Prenons l’exemple de la question scolaire. Si Ecolo propose le secrétaire général du SeGEC (NDLR: Secrétariat général de l’enseignement catholique), le parti socialiste ne sera peut-être pas d’accord. Si le PS propose le secrétaire général de la FGTB, il essuiera peut-être le refus d’Ecolo. Il faudrait trouver des personnes acceptables pour les deux camps et supposées incarner certains secteurs de la société civile. Ce n’est pas facile, mais ce n’est pas impossible non plus.”

Pour Pascal Delwit, le plus grand problème, c’est le probable manque de soutien apporté à cette coalition “coquelicot”. “Peu importe ce que vous imaginez, il faudra que 38 députés donnent leur aval et leur confiance à ce gouvernement wallon (NDLR: PS et Ecolo disposent de 35 sièges). En ce qui concerne la Fédération Wallonie-Bruxelles, 48 députés seront nécessaires. C’est une condition incontournable et c’est ce qui est singulièrement absent dans la proposition jusqu’à présent.”

“Ce serait moins simple au parlement”

Dans son plaidoyer, Jean-Marc Nollet s’est notamment félicité de voir croître, avec ce système, les pouvoirs du parlement qui ne serait plus cantonné à un statut de “presse-boutons”. Une vision positive qu’il convient de nuancer, selon Pascal Delwit.

“Au parlement, vous aurez des projets plus longs à négocier et sans doute moins tranchés dans leurs ambitions. Si pour chacun des avant-projets ou des propositions de décrets, il faut une négociation entre les deux partis de la coalition (PS-Ecolo) et des autres acteurs (cdH, MR ou PTB) vous êtes dans une discussion plus complexe que dans un cadre majorité-minorité. Ce sera moins simple, c’est clair.”

Citation

Vous laissez sous-entendre qu’il y a une division du monde entre la société civile et les partis politiques. Mais les partis politiques font partie de la société civile

Pascal Delwit

“Ecolo voulait revenir sur le devant de l'actualité”

“La semaine passée a été marquée par le débat sur l’entrée potentielle du PTB soit dans la majorité, soit en soutien. L’hypothèse d’un gouvernement PS-MR a aussi été évoquée, au même titre qu’une coalition arc-en-ciel. Ecolo a voulu revenir un peu sur le devant de l’actualité en avançant une idée. Dans une certaine mesure, je ne la comprends pas. Vous laissez sous-entendre qu’il y a une division du monde entre la société civile et les partis politiques. Mais les partis politiques font partie de société civile. Vous avez des dizaines de milliers d’adhérents au PS, au MR, au cdH, à Ecolo”, poursuit le politologue. 

“C’est moins une idée qu’une stratégie de communication. Sur le fond, je le répète, je n’ai pas vu de réponse à la question essentielle: qui parmi les députés qui ne siègent pas pour le groupe PS et Ecolo pourrait donner une investiture à un gouvernement de ce type?”

Le cdH a déjà balayé la proposition assimilée à un scénario instable et fragile. “Le cdH a choisi comme axe de communication: ‘l’électeur ne nous pas a fait confiance, nous allons dans l’opposition partout pour nous refaire une santé’. Quel intérêt aurait-il à donner son aval à un gouvernement dans lequel il ne figurerait pas formellement?  Il ne bénéficierait pas des avantages de la majorité et sa représentation de parti d’opposition serait altérée par le fait d'avoir accordé sa confiance à ce gouvernement”, expose Pascal Delwit avant de dresser une comparaison avec le PTB. 

“On peut comprendre le débat autour du PTB puisque cet acteur est rétif à l’idée d’exercer des responsabilités. Là, la question d’un soutien externe peut se concevoir. En revanche pour un parti habitué aux gouvernements comme le cdH, il y a une logique simple: soit on est dedans, soit on est dehors. Le cdH n’a aucun intérêt à avoir un pied dedans et un pied dehors.” 

“Le MR n’a pas de raison de se sentir floué”

Pas invité à discuter, le MR via quelques-uns de ses leaders a évidemment condamné l’idée d’un gouvernement coquelicot. Georges-Louis Bouchez a notamment regretté l’”établissement d’un cordon sanitaire” et Willy Borsus a évoqué “l’erreur” d’Ecolo tout en plaidant pour une “large coalition”. 

“Le MR n’a pas de raison de se sentir floué, il a perdu les élections. Il a fait 20% du corps électoral, c’est respectable bien évidemment, mais pour former une majorité il faut que les partenaires le veuillent et c’est assez logique en regard de la campagne et des programmes que le PS et Ecolo essayent d’imaginer une coalition de centre-gauche sans le MR”, commente le professeur de l’ULB.  

“Ecolo tente d’imaginer une majorité dans laquelle il est indispensable arithmétiquement et le PS ne veut pas du MR non plus. Le parti socialiste est sous la pression de l’électorat qui est parti vers Ecolo et le PTB. À cet égard, un gouvernement PS-MR ne serait pas du meilleur effet. De leur côté, les Libéraux s'attellent à sauver les meubles. Si l’électeur avait permis de reconduire la coalition actuelle MR-cdH, ils n’auraient pas parlé d’un cordon sanitaire autour du PS et d’Ecolo.”