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Il dresse les portraits-robots de meurtriers et violeurs depuis 36 ans: mais sont-ils vraiment efficaces?

Un visage long et des lunettes de myope: le portrait-robot du saboteur de la centrale nucléaire de Doel ressemble à n’importe quel individu caucasien entre 30 et 50 ans et porteur de lunettes, et les 32 “tuyaux” reçus par la police fédérale dès la diffusion du portrait-robot dans l’émission flamande Faroek mardi semblent le confirmer. L’utilité de ces portraits-robots tels que diffusés dans les avis de recherche est régulièrement remise en question après arrestation des véritables auteurs. En effet, le public comme les experts constatent régulièrement le peu de ressemblance entre le dessin de l’avis de recherche et les criminels. 

“Je dessine ce qu’on me dit. Même si cela ne rime à rien et que je sais pertinemment que ce que l’on me dicte est morphologiquement impossible. Mais ce n’est pas moi qui mène la danse, c’est la victime. Jamais je n’interviendrai au cours d'une description, car cela reviendrait à la manipuler. Alors quand une victime me dit: ‘Dessinez vers la gauche’, je m’exécute. En moi-même, je pense: ‘Un nez pareil, je n’oserais pas le mettre dehors’”, sourit Peter Clauwaert, qui exerce depuis 36 ans le difficile métier de dessinateur de portrait-robot. La mine de son crayon a tiré le portrait de milliers de meurtriers, violeurs et ravisseurs au cours de ses 36 années d’expérience. La police fédérale ne dispose que de quatre “artistes”, dont lui, chargés de mettre un visage sur le mal. 

Une farde pleine d’yeux, nez, bouches

Du moins, c’est ce que Peter Clauwaert s’emploie à essayer de faire chaque jour. “Mais ce n’est pas aussi facile que ça en a l’air. Une coupe de cheveux, ça va encore. C’est court ou long, blond ou brun. Mais un visage? Essayez pour voir. Même quelqu'un que vous connaissez bien, comme votre partenaire, par exemple, il est difficile de trouver des mots pour décrire ses traits. Imaginez devoir le faire pour un visage que vous avez juste aperçu, et probablement à un moment où vous étiez totalement bouleversé. C’est pour cela que le dialogue est très important. J’essaie toujours de d’abord mettre la victime à l’aise, et je ne me mets à dessiner qu’ensuite. J’ai également toujours avec moi une grande farde pleine de pages d’yeux, nez, oreilles, etc très différents. Les victimes peuvent s’en inspirer si nécessaire.”

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Le dessin de Ronal Janssen n’avait pas convaincu à l’époque © Belga

Quand la moustache n’est qu'une ombre

Les criminologues et psychiatres judiciaires remettent cependant depuis longtemps l’existence des portraits-robots en question. Ils estiment qu'ils mettent trop souvent la population sur une fausse piste, en la faisant s’attendre à un individu blond à lunettes alors que le véritable auteur est un brun moustache. “Oui, c’est toujours une possibilité”, soupire le dessinateur. “J’ai déjà connu cette expérience, d’ailleurs. Une victime qui se souvenait ‘très précisément’ de la moustache particulière de l’auteur. Et quand l’homme a été arrêté, il n’avait en réalité jamais porté de moustache de sa vie. Cela ne veut pas dire non plus que la victime s’est construit un souvenir de moustache, mais une ombre sur un visage suffit souvent à voir quelque chose qui n’existe pas. Ne négligez pas non plus le fait que les personnes à qui je m’adresse viennent généralement de vivre un véritable enfer. Et à cela, tout le monde réagit différemment. J’ai par exemple eu une victime qui n’avait vu le criminel que six secondes, mais a pu me le décrire à la perfection. Alors que quelqu’un qui aura passé six heures avec l’auteur ne pourra parfois me donner aucun détail sur son apparence”. 

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Les portraits-robots sont parfois très éloignés de la réalité, comme celui dressé à l’issue des attentats de Bruxelles par une hôtesse de l’air indienne qui recherchait l’homme qui lui était venu en aide: à gauche, le portrait selon sa description, à droite, l’homme qui s’est révélé avoir porté secours à la victime de Zaventem © Annet Ardesch

“Si la police fait appel à nous mille fois par an, ce n’est pas pour rien”

Après la diffusion de portraits-robots réalisés par ses soins, Peter Clauwaert a déjà constaté que son travail était tourné en ridicule et que son dessin “ressemblait au Roi ou au pape” selon certains. “J’arrive à relativiser. Même si à certaines périodes, je me suis demandé si j’étais encore seulement capable de dessiner un visage. Mais les corps de police de tout le royaume font appel à nos services un millier de fois par an. Le fait que l’on continue de faire si souvent appel à nous m’amène à croire que nous ne sommes pas si mauvais que cela non plus”. 

“Nous enregistrons d’ailleurs de belles victoires. Je ne sais pas vraiment chiffrer notre taux de réussite car un portrait-robot n’est qu’un radar dans le cadre d'une enquête plus vaste. Puis, nous sommes tributaires des informations que l’on nous donne. On peut difficilement jeter la pierre à la victime après coup parce qu’elle ne se souvenait pas suffisamment bien du visage de son agresseur”, nuance-t-il.

“Le but d'un portrait-robot n’est pas de pouvoir reconnaître l’individu instantanément. ‘Mais c’est Louis, qui habite au coin de la rue!’ Non, ce n’est pas comme ça que ça marche. Un portrait-robot n’est qu'un moyen supplémentaire pour compléter une enquête. Alors quand j’entends aujourd’hui que le saboteur de la centrale de Doel ressemble à ‘Monsieur tout le monde’, j’ai envie de dire: ‘Balancez à qui, exactement?!’ L’enquête se chargera de distinguer le vrai du faux”, conclut le dessinateur.