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“Maggie De Block est en train de changer son fusil d'épaule”

Le gouvernement a suspendu les deux arrêtés royaux très controversés sur les soins de santé avant un retrait probable samedi, à l’issue d’un “kern élargi” aux dix partis soutenant les pouvoirs spéciaux. Une victoire pour le personnel soignant. “Cela peut contribuer à apaiser temporairement la colère. Mais ce que nous réclamons, ce sont des changements structurels durables pour notre profession et une revalorisation salariale, surtout pour les années d’études supplémentaires”, tempère Arnaud Bruyneel, président de la SIZ Nursing, la société des infirmiers de soins intensifs. Pour rappel, les textes contestés concernent la réquisition de personnel et la possibilité de confier des actes infirmiers à du personnel non infirmier.

L’annonce du gel des arrêtés royaux est-elle considérée comme une victoire importante par le personnel soignant? 

C’est un bon début. J’espère que cela sera confirmé samedi lors de la réunion du kern. Le fait qu’ils aient décidé de retirer ces arrêtés royaux, c’est la preuve qu’ils nous écoutent un peu. Cela aurait été encore mieux s’ils nous avaient entendus avant l’apparition de la crise. Cela fait des années que nous réclamons les mêmes choses. C’est dommage de devoir se battre, menacer ou tourner le dos à la Première ministre pour être entendu.

Cette action et les propos de Marie-Christine Marghem ont beaucoup fait parler...

J’ai apprécié l’acte, beaucoup moins les propos de la ministre Marghem. C’est incompréhensible. On a déjà neuf ministres de la Santé en Belgique, si une ministre de l’Environnement commence à s’y mettre, on ne va plus s’en sortir. Les ministres qui n’étaient pas sur le terrain avec nous ne peuvent pas comprendre notre colère, notre désarroi. En revanche, les déclarations récentes de Sophie Wilmès et l’attitude de Maggie De Block sont plutôt encourageantes.

Le dialogue avec la ministre de la Santé s’est amélioré?

Oui. Maggie De Block se montre plus à l’écoute, les échanges sont plus constructifs, il faut l’avouer. Depuis deux ou trois semaines, il y a une évolution et même une ouverture depuis quelques jours. Un changement de cap apparu en même temps que ses propos concernant son avenir compromis comme ministre. Elle est en train de changer son fusil d’épaule. Elle écoute enfin les infirmiers du sud du pays. C’est peut-être grâce à Sophie Wilmès. J’ai l’impression que Maggie De Block doit rendre plus de comptes désormais.  Elle tient moins de discours virulents, mais n’est pas passée non plus du statut de démon à celui d’ange. J’ai le sentiment qu’elle se rend enfin compte de la situation. Politiquement, elle est obligée de nous écouter, médiatiquement aussi. Maintenant, il va falloir répondre aux revendications qu’on avance depuis plusieurs années. 

Avec comme priorité la lutte contre la pénurie d’infirmiers?

Entre autres. Aller sonder des demandeurs d’emploi et leur dire qu’on va payer leur formation, ce n’est pas un changement structurel durable. Ce n’est pas ça qu’il faut faire si on veut lutter contre la pénurie. Il faut que la pénibilité de notre profession soit reconnue. Une revalorisation salariale serait la bienvenue et nous plaidons également pour une meilleure représentativité des infirmiers au sein des structures hospitalières et extra-hospitalières. On entend les médecins, les virologues, mais jamais les infirmiers. Nous souhaitons aussi la modification des normes d’agrément hospitalières.

Quelles leçons tirez-vous de la première vague de Covid-19? 

Concernant la qualité des soins pour les patients, cela s’est relativement bien passé dans les hôpitaux. Le plan d’urgence hospitalier a permis de rassembler beaucoup d’infirmiers en USI (NDLR: unités des soins intensifs), aux urgences et dans les unités Covid. Dans les maisons de repos et à domicile, le bilan est évidemment différent.

Comment le personnel soignant a-t-il vécu la crise? 

J'ai vu pas mal de collègues démoralisés. Une enquête menée auprès de 4.500 infirmiers objective ce constat. Près de sept infirmiers sur dix présentent des risques de burn-out. Avant la crise, mi 2019, on était à 40%. Le risque d'épuisement professionnel est notamment lié au manque de moyens de protection. C’est pour cette raison qu’il est particulièrement marqué chez les infirmiers qui exercent à domicile ou dans les maisons de repos.

Redoutez-vous une seconde vague et êtes-vous prêts à l’affronter?

Personnellement, ce qui m'inquiète surtout, c’est la situation actuelle. Nous accueillons beaucoup moins de patients Covid, c’est évident. Mais on récupère toute l’activité opératoire et des patients atteints d’autres pathologies qui auraient normalement dû être pris en charge plus tôt. Le taux d’occupation actuel s’avère très élevé et les infirmiers venus renforcer nos effectifs doivent désormais retrouver leurs services respectifs. En USI, on ne va pas voir le bout de cette crise avant plusieurs mois. On va rester en flux tendu au moins jusque la fin de l'année 2020.