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© Arnaud Bruyneel

Témoignage d’un infirmier en soins intensifs: “Ce que l'on est en train de vivre est inadmissible”

Coronavirus“Ce que l’on est en train de vivre en ce moment est inadmissible”. Un message clair, alarmant. Un de plus. Depuis le début de la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19, les récits et témoignages issus du personnel soignant fleurissent et interpellent. Outre les problèmes matériels et logistiques, les professionnels de la santé sont confrontés à de nombreux autres obstacles qui rendent leur lutte particulièrement éprouvante. “La situation actuelle est complexe pour plusieurs raisons”, avance Arnaud Bruyneel, infirmier en soins intensifs au CHU Tivoli de La Louvière et président de la SIZ Nursing. 

“Je ne me suis jamais vu comme cela.” Arnaud Bruyneel est infirmier en soins intensifs depuis onze ans, mais avoue n’avoir jamais connu une situation professionnelle aussi pénible que celle traversée actuellement. “J’ai des troubles du sommeil que je n’ai jamais eus auparavant.” 

“Pourquoi? Je pense que l’on est imprégné de l’angoisse et du stress qui habitent la population en général”, entame le trentenaire. “Les visites des proches sont interdites et les patients, en plus de souffrir physiquement, souffrent psychologiquement. C’est compliqué pour nous de voir des patients aussi isolés. Cela nous affecte et on n’a pas toujours l’opportunité de leur consacrer du temps. Certains jours, on est obligé de prioriser les soins. Et puis, on est harnaché avec des visières, des masques, des blouses, cela crée une barrière entre nous et la communication s'avère compliquée. Les patients ne nous reconnaissent pas. Même entre membres du personnel, on peine à se distinguer. J’ai toujours peur de découvrir comment ma journée va se goupiller, combien de patients je vais devoir prendre en charge.” 

“Le manque de matériel, une épée de Damoclès”

D’un point de vue plus technique, le président de l’association francophone des Infirmiers de Soins Intensifs (SIZ Nursing) pointe d'autres difficultés comme les méthodes d’isolement et les normes d’hygiène particulières, ainsi que les changements réguliers voire quotidiens des protocoles et procédures, liés notamment au manque de matériel. “Cela demande une faculté d’adaptation très élevée. Et puis, évidemment, il y a le manque de matériel en tant que tel qui s'érige comme une épée de Damoclès au-dessus de nous. C’est normalement notre moyen de protection, mais on redoute un épuisement total des stocks.” 

Autre crainte, celle de ramener le virus à la maison. “On a peur de contaminer notre famille. C’est très compliqué à gérer”, avoue-t-il avant de lancer un premier message aux responsables politiques. “On a parfois du mal à comprendre les directives des autorités. Si on est suspecté du Covid-19, on nous demande quand même d’aller travailler, si on ne présente pas de symptôme. Cela fait peur, tranche avec les consignes de confinement et en dit long sur la considération que l’on nous porte”, poursuit Arnaud Bruyneel qui juge la gestion de la crise “catastrophique”. 

Une gestion de crise “catastrophique”

“Quand Maggie De Block a pris ses fonctions de ministre de la Santé, elle est arrivée avec de bonnes idées. Mais on a rapidement compris que cela se limiterait au stade des idées. Elle ne nous a jamais écoutés, elle ne nous a jamais soutenus et s’est même parfois montrée insultante envers notre profession. La gestion de la crise actuelle est encore plus catastrophique que ce qu’on aurait pu imaginer. J’ai du mal à concevoir qu’on puisse être médecin soi-même et agir de la sorte”, assène-t-il.

Selon lui, ce manque de reconnaissance est aussi imputable à la population en temps normal. “Dans les pays scandinaves, anglo-saxons, les infirmiers sont très bien reconnus. Ici, on ne met jamais en lumière la beauté de notre profession.”  

Un constat qui tranche avec les remerciements et manifestations de soutien qui pleuvent sur les réseaux sociaux ou prennent vie sur les balcons. “Ce qui se passe actuellement me procure un sentiment mitigé. D’un côté, cela fait plaisir, c’est clair. Mais j’espère que les gens vont garder cela en mémoire à l’avenir et vont continuer de nous soutenir. Là, on va gérer la crise au mieux en regard des moyens mis à disposition, mais après, c’est une certitude, on va monter au créneau.” 

Citation

Quand je vois des gens en rue avec des masques FFP2 ou FFP3, cela me met vraiment en rage

Arnaud Bruyneel, Président de la SIZ Nursing, association francophone des Infirmiers de Soins Intensifs

Parmi les principales revendications, la hausse des effectifs. “On parle beaucoup de notre système de sécurité sociale et de la qualité de nos hôpitaux, mais personne ne parle du nombre réduit d’infirmiers. En Belgique, on fait partie des mauvais élèves européens et cela a une influence directe sur le taux de mortalité.”

Un manque structurel, encore plus criant en temps de crise. “Imaginez la situation quand on rajoute des lits en soins intensifs comme c’est le cas actuellement. On reçoit de l'aide d'infirmiers issus d'autres départements, mais pour exercer en soins intensifs il faut avoir suivi une année de spécialisation. On briefe nos collègues notamment par le biais de capsules vidéo, mais cela ne comble évidemment pas un an de formation. Et puis on a du mal à dégager du temps pour les former. Le constat est identique en ce qui concerne les intérimaires.” 

Arnaud Bruyneel conclut par un appel lancé aux citoyens. “Quand je vois des gens en rue avec des masques FFP2 ou FFP3, cela me met vraiment en rage. Nous n’en avons presque plus dans les hôpitaux et pour eux, cela ne sert à rien. Les personnes qui en ont encore chez eux devraient songer à les ramener dans les hôpitaux pour nous aider.”