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Jean Dujardin et Adèle Haenel pour “Le Daim” présenté à Cannes dans la sélection “La Quinzaine des réalisateurs”. © REUTERS

“Être un peu en vacances de soi-même, c’est très confortable”

Avec sa veste en daim à franges payée plus de 7000 euros, Georges pense qu’il a un “style de malade”. D’ailleurs, il en est certain: quand il arrive quelque part, tout le monde parle de son blouson génial. Georges l’aime d’ailleurs tellement, ce blouson, qu’il n’est même pas surpris quand il se met à parler... On vous le disait ici: le scénario du film “Le Daim” de Quentin Dupieux est complètement barré. Et ce rôle d’obsessionnel en marge de la société ne pouvait être tenu avec autant de justesse que par Jean Dujardin. Nous l’avons rencontré à Cannes.

Qu’est-ce qui vous a plu dans ce projet un peu fou?

Il y a deux thèmes qui m’ont plu: le fait que Georges quitte tout. La fuite, le départ, c’est quelque chose de l’ordre du fantasme. Et l’obsession. Certains vont bien vivre s'il y a une tache sur la table mais moi, je veux l’enlever. J’en mets un peu partout de l’obsession dans ma vie: quand j’apprends un texte, par exemple. Donc ça m’a parlé cette obsession pour ce blouson. Je pressentais que j’allais jouer des toutes petites choses dans une chambre. D’habitude, ces petits moments d’arrêt où on se parle à soi-même, ce sont des moments qu’on évite au cinéma: on a besoin d’avoir de l’action, de la comédie. Il y a une arythmie dans le cinéma de Quentin qui est très jouissive et qui me fait beaucoup rire dans la vie. Je peux m’observer seul, faire des choses ridicules. Quand on est seul, on fait des choses ridicules, que personne ne verra. C’est un truc que Quentin a voulu montrer et j’avais envie de partager ça.

Tout quitter, ça vous a déjà effleuré l’esprit?

Oui mais je ne le ferai jamais: je ne suis pas assez courageux. Et surtout, j’ai une femme, j’ai des enfants, je suis trop responsable pour ça. J’ai le cinéma pour le vivre.

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Être un peu en vacances de soi-même, c’est très conforta­ble.

Jean Dujardin

Ce n’est pas une comédie dans laquelle on s’attendait à vous voir...

Je ne suis pas d’accord. Brice de Nice est un personnage totalement en marge. C’est un cas clinique qui est en permanence sur lui, en circuit fermé. Ce sont des personnages que je fais depuis le début.

Brice, Georges, ce sont des personnages très solitaires...

Oui, ils ont un manque de recul, ce sont les handicapés des autres, ils sont en marge. Cette marginalité me surprend, elle peut aussi m’exaspérer, m’attendrir, je trouve que ce sont des personnages complexes. Dans la vie, il peut y en avoir plein autour d’une table: quelqu’un peut balancer une énorme connerie sans se rendre compte qu’elle peut faire du mal. Ce sont des personnages intéressants à jouer. Georges se dit: quitte à mourir dans la semaine,- parce qu’on sait que la fin n’est pas loin, qu’il va dans le mur -, autant vivre mes dernières heures avec le blouson dont je rêvais depuis mes 15 ans et me dire que j’ai un style de malade. C’est peut-être le seul moment où il s’est aimé dans sa vie, ce mec.

Comment s’est déroulé le tournage? Parce qu’on sent que c’était quelque chose de très intime... On n’est pas dans la démonstration, l’exubérance.

Quentin s’allège énormément. Dans la pièce, on est trois: lui, moi et l’ingé son. On travaille comme si ce film n’allait jamais sortir. Je n’ai jamais entendu action, j’étais en continu. Je n’ai jamais voulu décrocher du personnage parce que tout me paraissait simple. Le travail, c’est Quentin qui l’a fait avant. Il a tout préparé, il a fait cet écrin, il s’est mis dans un axe avec beaucoup de pudeur pour me laisser énormément de place, il tournait des plans très longs. Je n’avais qu’à faire des choses très simples. C’est comme dans “The Artist”, on me demandait: mais comment on fait pour jouer un film muet? Mais on joue! Il n’y a pas de prise de son mais on joue de la même manière, peut-être parfois de façon un peu plus poussive, mais avec de vraies émotions. C’est ce qu’on aime dans ce métier: ressentir et s’abandonner un petit peu, être un peu en vacances de soi-même, c’est très confortable.

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Le Daim © DR

Georges adore répéter qu’il a “un style de malade” dans son blouson en daim. À quoi ressemblerait votre style de malade dans la vraie vie?

Les bottes dans le film, ce sont les miennes. Je ne suis pas fétichiste mais j’adore les bottes, j’aime la forme des bottes, j’aime les regarder. J’ai achetées ces bottes mais je ne les avais jamais portées. Il a fallu que je trouve le film pour pouvoir le faire. C’est génial. Je pense que j’aurais un espèce de look cow-boy, un peu craignos. J’aurais une boucle de ceinture avec un calendrier Atzèque un peu ridicule, peut-être un pantalon entre le daim et le cuir, un peu dégueulasse.

Vous avez fini le tournage de “J’accuse” de Roman Polanski. Pouvez-vous nous parler de cette expérience?

C’est un thriller historique adapté du livre de Robert Harris. J’ai ressenti des nouvelles choses. Il y a cinq ans, ce rôle m’aurait peut-être effrayé. C’est quelque chose de très droit, martial, dans un jeu très déshabillé aussi. L’histoire doit être plus importante. On n’est pas dans la psychologie d’un personnage. Je ne suis que le relais de beaucoup d’informations. Je joue avec des acteurs de la Comédie Française, je suis très friand de mes partenaires. Roman est très content, je crois: quand il ne dit rien, c’est qu’il est content. C’est quand il parle que ça ne va pas. Il a juste dit à la fin: “The film is done”. Donc je pense qu'il était heureux.

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