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Reda Kateb et Vincent Cassel dans “Hors Normes”. © DR

“Hors Normes” est délicat, investi et touchant: la nouvelle pépite dans la lignée d’“Intouchables”

InterviewBruno et Malik vivent depuis 20 ans dans un mode à part. Le premier s’occupe de jeunes autistes, ceux dont la société ne veut pas, qu’on ne sait pas où “caser”, qu’on ne sait plus comment aider. Le second s’occupe des jeunes issus des quartiers difficiles. Des jeunes qui pensent n’avoir aucun avenir, aucune issue et qui sombreraient probablement si Malik n’était pas là pour les faire marcher droit. “Hors Normes”, très jolie surprise française de l'année, raconte comment Malik et Bruno ont eu l’idée d’associer leurs deux mondes. 

À chaque autiste est attribué un jeune des cités. Il lui servira de guide et d’accompagnant. Chacun, à sa façon, va aider l’autre à avancer, à trouver une raison d’être. Après “Intouchables”, qui traitait du handicap avec une finesse et un humour rarement vus au cinéma, Olivier Nakache et Eric Toledano s’intéressent avec délicatesse et humanité à un autre sujet sensible: l'autisme. 

On les sent investis, concernés et pour cause: ce film, ils l’ont en tête depuis qu’ils ont rencontrés Stéphane Benhamou et Daoud Tatou, à la tête des associations Le Silence des justes et Le Relais IDF. Vincent Cassel et Reda Kateb forment un duo puissant, toujours juste. Ils ont les épaules et la gueule pour incarner ces figures d’autorité empathiques. 

“Hors Normes”, qui sort aujourd'hui au cinéma, touche en plein cœur et révolte aussi. Parce qu’on pourrait croire que ces autistes et ces jeunes au parcours de vie compliqué n’ont pas leur place dans cette société mais c’est la société qui est à blâmer justement parce qu’elle ne leur fait pas de place. Entretien avec Eric Toledano.

Intouchables témoignait déjà du handicap, du fait d’être en marge de la société. Ce n’est pas vendeur et pourtant, c’est un sujet qui vous tient à cœur...

Quand on fait des films, avant toute chose, on a envie de parler de ce qui nous touche, de ce qui nous émeut, de ce qui nous fait rire. On aime valoriser des tempéraments, des métiers, une jeunesse qu’on n’a pas l’habitude de valoriser. C’est ce qu’on avait fait dans Intouchables. On a découvert ces associations-là il y a 20 ans. Ça ne nous a jamais quittés. Là, on se sentait prêts…

Prêts ? Parce que faire ce film vous faisait peur ?

Ça fait peur de s’attaquer à tout ça. On avait une envie viscérale de faire ce film depuis toujours mais peut-être qu’on s’est sentis plus matures à nos âges, à ce stade de nos vies. On est plus confiants parce qu’on maîtrise mieux l’outil cinématographique. C’est notre septième film. On s’est sentis prêts parce qu’on savait comment avoir la bonne distance entre la caméra et le personnage. Avoir peur d’un sujet, c’est très sain : ça évite les clichés.

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Le sujet aussi est difficile à traiter… Vous deviez faire attention à ne heurter personne…

On avait une responsabilité. On a fait deux ans d’immersion totale avec des médecins, des psychiatres... On voulait refléter une réalité, une urgence. Les autistes lourds, il n’y a aucune prise en charge pour eux, ils sont dans une sorte de vide, dans un trou noir. Et puis il y a ces gars-là qui parviennent a s’occuper de ces mômes-là… Ça marche, ça sauve des familles. C’est une problématique qui nous a interpellés.

Pourquoi est-ce ces jeunes des cités arrivent à si bien prendre en charge les autistes ? Comment expliquez-vous ça ?

La réponse, elle est dans ce que j’ai vu et dans ce qu’on a filmé. Ils ont un autre rapport à la violence et au handicap. Ils se disent qu’ils voient des mômes encore plus dans la merde qu’eux. Ils ont une douceur et une intelligence instinctives qui transcendent les différences. Ces mômes de cité, ils sont en marge de la société, on les met avec d’autres mômes encore plus vulnérables qu’eux. Mais tout ça, c’est aussi grâce à l’acharnement de Malik dans le film et de Daoud dans la réalité : il leur “casse la tête”, il leur apprend à faire des bilans, il les tire vers le haut.

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Dans le film, Bruno est juif et Malik est musulman. Comme c’est le cas pour ceux qu’ils incarnent : Stéphane Benhamou est juif et Daoud Tatou est musulman. On le sait mais on n’en parle pas plus que ça...

La religion, ce n’est pas un sujet. Le seul sujet ici, c’est que faire pour rendre la vie de ces jeunes la plus agréable possible. La religion, elle est censée s’occuper des gens les plus vulnérables. Donc oui, il y en a un qui fait shabbat et l’autre prend les coups de fil pour lui. Il y a une harmonie qu’on ne voit plus, qu’on ne montre pas. C’est un îlot d’humanité.

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Eric Toledano, Olivier Nakache, Vincent Cassel © DR

Dans ce film, vous montrez l’absurdité de l’administration. L’association de Bruno est contrôlée par l’Inspection Générale des Affaires Sociales mais les contrôleurs n’ont rien de mieux à proposer que ce que Bruno fait. Il n’y a pas d’alternative.

C’est notre film le plus militant, mais on n’est pas contre l’administration. Les inspecteurs de l’IGAS, ils laissent ces associations ouvertes. Ils leur permettent de continuer à fonctionner. Ces associations, elles ne peuvent pas rentrer dans les normes, c’est impossible. Il faut trouver d’autres normes. C’est comme ça que ça marche. Après, ce sont des êtres exceptionnels mais on est obligés de les contrôler. Il faut que ça soit cadré mais ce sont des cas complexes, il y a un grand vide. Beaucoup de gens viennent en Belgique, qui offre une meilleure prise en charge, ça oblige les parents à se saigner. Est-ce que notre film va faire bouger les lignes ? Je ne sais pas. Est-ce que ça va changer le regard, aider les gens à prendre conscience de cette problématique ? Peut-être.

Le tournage a dû être particulier : vous avez tourné avec des autistes et des jeunes acteurs. Comment ça s’est passé ?

On a pris le temps, il nous en fallait. On a ce luxe aujourd’hui : on a un producteur qui nous suit, on a pu prendre du temps pour impliquer les acteurs et les techniciens. On a une aisance financière. Si on a une journée où il ne se passait rien, on recommençait le lendemain. Avec Benjamin, qui joue Joseph, on a fait un an d’atelier théâtre. On lui a présenté tout le monde, on lui a montré tous les décors avant le tournage. C’était nécessaire. Il amène une vraie poésie dans sa façon d’être, sa façon de marcher, de parler. On n’aurait jamais pu inventer ça avec un acteur qui aurait joué un neurotypique. Ça a été bouleversant comme tournage. La plupart des acteurs sont de vrais éducateurs, on les a inclus dans le projet.

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Pour parler d’autre chose… Qu’avez-vous pensé du remake américain d’Intouchables?

Moi, personnellement je préfère l’original. Quand Weinstein a signé les droits de remake, avec tout ce qui lui est arrivé ensuite, on s’est dit que ça ne se ferait jamais. Et puis, finalement… Ce n’est pas notre histoire, ce remake, ce n’est pas notre ADN. Mais si une histoire voyage, pourquoi pas ? On a un affect très fort avec nos films à nous, mais si quelqu’un veut en faire un remake, pourquoi pas ?