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“Le cynisme et le sarcasme, c’est de la pudeur. J'ai toujours été un grand sentimental”

InterviewNicolas Bedos ne laisse personne indifférent. Prétentieux, vache et arrogant pour les uns, il est intelligent, mordant et irrésistible pour les autres. Le fils de Guy a travaillé dur pour se faire un prénom, il a osé les coups d’éclat, il a parfois forcé le trait mais depuis qu’il a osé le cinéma, on le découvre toujours vif mais délicat, nostalgique et romantique. On avait adoré “Monsieur et Madame Adelman” avec Doria Tillier, sa chérie d’alors. Ils ont rompu depuis mais c’est elle encore que Nicolas Bedos a choisi pour l’un des premiers rôles de son deuxième film, qu'on aime encore plus que le premier, “La belle époque”. D’elle, il dit joliment que “c’est la femme dont l’avis l’emporte sur tous les autres, même si on n’est plus ensemble”. Face à Doria, il y a Fanny Ardant, Daniel Auteuil et Guillaume Canet. 

Vous aviez déjà Daniel Auteuil, Fanny Ardant, Guillaume Canet et Doria Tillier en tête quand vous avez écrit le film?

Doria et Fanny, c’est écrit pour elles. Fanny, c’est une amie, je voulais absolument faire un film avec elle. Je lui avais dit: quoique j’écrive, il y aura un rôle assez riche pour toi, j’espère qu’il te plaira. Guillaume... Je suis très sensible au fait qu’on veuille travailler avec moi. Je trouve que ça fait gagner un temps fou sur le plateau. Un acteur qui a de l’estime pour un metteur en scène, il ne va pas remettre en question tous ses conseils ou les directions qu’il va prendre. À la sortie d’Adelman, Guillaume avait manifesté son envie de travailler avec moi. Et comme il est excellent et qu’il est lui-même réalisateur, ça m’a paru très vite ok. Auteuil, par élimination, c’était lui également: pour des raisons d’âge, de mélancolie, de drôlerie, d’identification avec le personnage. Il y a beaucoup d’acteurs formidables mais qui me paraissaient redondants dans une forme d’amertume ou de sarcasme. Daniel a une fragilité, une douceur qui est au début dans l’amertume et à la fin, c’est une jeunesse retrouvée. Il l’a vécu lui-même sur le plateau. Je pense que c’est pour ça qu’on est très émus d'avoir fait ce film. Tout le monde s’est reconnu dans ce film. Fanny m’a dit qu’elle avait été totalement dépassée par la scène de fin. Ce projet était magnifique.

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Ce film parle notamment de ces gens qui se sentent dépassés par les technologies. Le personnage de Victor, joué par Daniel Auteuil, ne comprend pas l’intérêt de ces nouvelles inventions, de ces nouveaux modes de communication. Il pense que c’était mieux avant. Qu’y a-t-il de vous là-dedans?

Je prends beaucoup de mes proches, de ma famille, de moi. Je ne fais pas un cinéma autobiographique mais je fais un cinéma qui est un condensé d’autobiographies multiples et variées. Ce n’est pas forcément moi, ce n’est pas forcément mon père ou mon meilleur ami mais c’est un peu tout ça qui se balade. Ça fait longtemps que je sens un petit vertige générationnel. Ça va vite, quoi. C’est passionnant mais ça va vite. On est plutôt des progressistes mais je vois des gens plutôt enclins à encourager le progrès commencer à avoir un discours de vieux cons. Je suis entouré de littéraires qui sont effrayés par la disparition progressive du format papier... Moi-même, j’ai des goûts artistiques et musicaux qui renvoient beaucoup aux années 50, 60, 70. Je suis un peu étranger à mon époque. Et je pense, c’est pour ça que le film ne fait pas l’apologie du c’était mieux avant. Si j’avais vécu ces années-là, je crois que j’aurais eu la nostalgie des années 30. 

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Mais c’est surtout l’histoire d’un amour qui s’use à cause du temps...

C’est surtout l’histoire d’un homme qui veut retrouver une époque plus flatteuse: il était plus beau, plus jeune, parce que la femme qu’il aimait l’aimait davantage. Je suis obnubilé par la peur pathologique du désamour. J’ai peur de désaimer. Moi-même, ça m’est arrivé. Et j’ai peur d’être désaimé. Cette espèce de désintégration progressive du souvenir, du sentiment dans certains couples, c’est classique mais c’est une obsession chez moi. Les premiers moments, les premiers rapports sexuels, je tends parfois, et ça me rend très fatiguant dans la vie, à vouloir les retrouver.

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Le personnage de Guillaume Canet est metteur en scène et dirige celui de Doria Tillier. Il ne lui parle pas bien, il s’énerve beaucoup sur elle et en général... Vous êtes comme ça sur un tournage?

Un peu. C’est un peu moi et c’est un peu lui. Il s’est reconnu alors que c’était clairement inspiré que moi. On a en commun une certaine impatience. On s’est amusés à travers ce rôle, lui en le jouant, moi en l’écrivant, à jouer un peu sur nos éclats de voix, sur nos humeurs. J’imagine que Guillaume a vécu des choses avec Marion qui ont pu être un peu rock’n’roll, sans faire de jeux de mots. Mais je n’ai jamais parlé à Doria comme ça sur un plateau et je ne pense pas que Guillaume ait parlé comme ça à Marion sur un plateau. C’est une hyperbole de ce qui a pu se passer. Doria a pu me parler comme ça, parfois. En coulisses de “Monsieur et Madame Adelman”, il y a eu des affrontements entre nous, dont j’ai fait la métaphore dans le film. Quand on connaît très bien quelqu’un, on est dans une insatisfaction supérieure à un réalisateur qui viendrait de découvrir cette personne. Quand on partage des moments de vie et qu’en plus, on travaille ensemble, on veut que l’autre reproduise ce sourire-là qu’on connaît par cœur, ce regard-là... C’est à la fois très bien, très positif de travailler avec des gens qu’on connaît parce qu’on les pousse dans des retranchements, on connaît l’étendue de leur talent et de leur personnalité. Et à la fois, c’est dur pour eux parce qu’on est beaucoup plus exigeant.

Pourquoi ne pas avoir joué dans ce film?

Je trouvais ça un peu mégalo de jouer le metteur en scène dans mon film que je mets en scène. Je n’ai rien contre l’ambition mais pour le coup, les producteurs m’ont dit que c’était dangereux. Je ne voulais pas qu’il y ait de malentendu sur ma passion de la mise en scène. Je me suis effacé. 

Encore une fois, vous jouez la carte du romantisme. Nicolas Bedos le cynique a disparu?

Ce n’est pas l’un ou l’autre, j’ai toujours été les deux. Le cynisme et le sarcasme, c’est de la pudeur. J’ai toujours été un grand sentimental, depuis tout petit. Je suis passionné par Musset, Victor Hugo, il n’y a que ça qui m’intéresse: l’amour, la beauté, les grands sentiments, l’amitié. Après chez moi, on aime bien dire je t’aime en s’envoyant une vanne à la gueule. J’aime les gens qui peuvent être durs, drôles mais qui sont sensibles avec les gens qu’ils aiment.

C’est le deuxième film où vous parlez d'un couple ensemble depuis plusieurs décennies. Vous avez trouvé le secret de la longévité d'un couple?

Je n’ai pas le secret. Ma vie privée est assez chaotique. Je fais des films parce que je cherche, je fais des tentatives. À la fin d’Adelman, je ne suis pas sûr que ça se passe bien. Et à la fin du film ici, je ne suis pas sûr que ça va se passer très bien. On ne peut qu’essayer. Quand j’aime, j’aime pour toujours. J’ai aimé quelques fois. J’ai essayé de redonner des chances mais je ne suis pas plus doué que vous pour faire marcher le bidule. Avec Doria, on a vécu ensemble puis on s’est séparés, on est passés par énormément d’étapes mais on est très heureux de se voir aujourd’hui.

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