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Saint Nicolas, plaisir des petits ou des grands? © Getty Images/iStockphoto

Après Père Fouettard, saint Nicolas pose question: “On ment et on manipule nos enfants”

On le sait, la polémique autour de la Saint-Nicolas et plus précisément du Père Fouettard enfle chaque année. Mais c’est cette fois le mystère autour du grand Saint lui-même qu'un philosophe gantois remet en question dans les colonnes du quotidien De Morgen. “Je trouve qu’on se lance sans trop réfléchir dans le mensonge et la manipulation des plus jeunes”, avance-t-il. Et si on ouvrait le débat?

Mentir ou laisser sa place au rêve et à la magie, il semble que les avis sont désormais partagés. Jamais inquiétée jusqu’ici, la tradition du 6 décembre est aujourd’hui critiquée par Maarten Boudry, philosophe de l’université de Gand. Lui qui a découvert assez tard que saint Nicolas n’existe pas se souvient encore de l’immense déception qu’il a ressentie en apprenant la vérité. 

“On accuse d’être rabat-joie les parents mal à l’aise avec ce mensonge”

“Ce n’est pas que j’en ai gardé un vrai traumatisme non plus mais j’entends régulièrement de nombreuses personnes raconter que c’est comme cela qu’elles ont perdu confiance en leurs parents. Et je vois aussi des parents qui se sentent mal à l’aise avec le fait de mentir effrontément à leur enfant sur le grand Saint, mais qu'on accuse alors d’être des rabat-joie”, explique-t-il. 

Le philosophe des sciences développe son point de vue: “La Saint-Nicolas est moralement discutable. On pourrait très bien faire la fête sans en faire un complot”. Il explique: “Je trouve qu'on se lance un peu trop à la légère dans le mensonge et la tromperie. Nos enfants sont manipulés année après année par à peu près tous ceux à qui ils font confiance. Leur naïveté est utilisée sans fard, leur sens critique est balayé avec des excuses légères et avec de fausses preuves de la véracité du phénomène, comme des carottes entamées et des carrés de sucre envolés. Ni les budgets ni les efforts ne sont ménagés pour mettre en scène cette comédie annuelle et lui donner l’air plausible”.

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"Si, si saint Nicolas existe": fait-on du tort à nos enfants? © Getty Images/iStockphoto

Maarten Boudry nuance cependant son opinion: “Je ne dis pas non plus que l’ami des enfants doit totalement disparaître, mais je voudrais qu'on aborde le sujet. Un mensonge collectif n’est pas l'unique manière de célébrer une fête. Je m’imagine par exemple une fête de Saint-Nicolas où les enfants savent parfaitement que c’est une mise en scène, mais à laquelle ils participent volontiers. Les très jeunes enfants sont déjà à même de distinguer fiction et réalité”, suggère-t-il. 

“L’imaginaire et les mensonges, ce n’est pas la même chose”

Il poursuit son raisonnement: “Ils savent très bien que les personnages de contes ne sont pas réels, ils savent qu’il ne faut pas dresser la table pour leur ami imaginaire. Cela, on le leur dit, mais avec saint Nicolas, on fait autrement. ‘Non, non, il existe vraiment’, leur prétend-on. Et les enfants le croient, parce que leurs parents ne leur mentiraient quand même pas, si? Mais quand ils découvrent que leurs parents en ont été capables, cela engendre un sentiment de trahison”. Une rupture de confiance qu’il estime néfaste pour la relation. “Le seul tort de saint Nicolas, c’est de ne pas exister. Mais c’est un sérieux défaut, qui nous passe au-dessus de la tête”, conclut-il. 

Le pédagogue Hans Van Crombrugge, cité par Het Nieuwsblad, réagit à ce pavé dans la mare. “Participer à l’univers fantastique auquel croit un enfant est très différent que lui raconter de simples mensonges”, analyse-t-il de son côté. Il fait un parallèle avec le film “La vita è bella”, de Roberto Benigni. Dans ce chef-d’œuvre, le personnage principal campe un père qui finit dans un camp de concentration avec son petit garçon. “Au lieu de lui dire la vérité au sujet de la cruauté du monde, il invente à son fils que tout cela n’est qu'un jeu. Personne ne voit cet homme comme un menteur ou un manipulateur. Il s’agit de créer un monde dans lequel l’enfant peut survivre. La Saint-Nicolas fait la même chose. Elle enseigne l’importance de donner, sans faire de différence. Car le grand Saint trouve que chacun mérite un cadeau. Si les enfants développent la faculté de faire face au monde, c’est aussi parce qu'ils grandissent avec ce type d’histoires. Je trouve que cela a un intérêt pédagogique”, résume-t-il.

“Si votre enfant a les bons arguments sur saint Nicolas, ne le contredisez pas”

Une étude britannique de 2016 sur le Père Noël cher aux Anglo-saxons et la Saint-Nicolas que nous fêtons en Belgique a récemment été mise en avant dans le périodique de référence The Lancet Psychiatry. L’étude révèle que ces “fêtes” qui reposent sur un mensonge collectif entament bel et bien la confiance de l’enfant: “Si vos parents sont capables de vous inventer des choses pareilles, pourquoi les croire encore? Les enfants se demandent tout ce que vous leur cachez d’autre”. Le mois dernier, le Journal of Experimental Child Psychology mettait lui en lien la propension des adultes à mentir et le fait qu’ils avaient été élevés avec des assertions du genre: “Si tu ne manges pas tous tes choux de Bruxelles, la police viendra te prendre et te mettre en prison”. 

Hans Van Crombrugge concède qu’il ne faut en effet pas aller trop loin avec la Saint-Nicolas: “Si l’enfant vient vers vous en vous présentant des arguments valables attestant que saint Nicolas n’existe pas mais que vous persistez à lui prétendre le contraire, alors vous ébranlez sa confiance en lui”, prévient l’expert. Reste que, au-delà du chantage bien confortable des semaines précédant l’arrivée du grand Saint, les parents reportent parfois sur leur progéniture leur désir de retourner eux-mêmes en enfance pour retrouver la magie et échapper à la réalité.