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Photo prétexte © BELGA

Chants discriminatoires dans les stades: faut-il interrompre les matches?

Depuis le début de la saison, plusieurs matches de Ligue 1 française ont été interrompus en raison de banderoles ou chants discriminatoires émanant des tribunes. En Belgique, les matches arrêtés temporairement l’ont été en raison de jets de fumigènes, pas pour des comportements hostiles à une communauté. “Pourtant, notre pays est aussi touché ”, commente le sociologue du sport Jean-Michel De Waele. Le modèle français doit-il inspirer nos arbitres? L’interruption des rencontres est-elle une solution efficace pour lutter contre la discrimination?

La Belgique est-elle épargnée par le fléau des chants discriminatoires dans les stades de foot? Aucun match n’a été arrêté pour ce motif depuis le début de la saison et l’intérêt médiatique pour le sujet demeure faible. 

“En Belgique, on dit ‘ça fait partie du folklore’”

“Il ne faut pas se voiler la face, la Belgique est touchée. Chaque week-end, on peut entendre des chants racistes, homophobes ou hostiles à une communauté. Le problème est le même qu’ailleurs. La différence, c’est la médiatisation”, entame Jean-Michel De Waele, sociologue du sport à l’ULB.

“En Belgique, on en parle très peu. On est sur la ligne ‘ça fait partie du folklore’. Il faut qu’il se passe quelque chose, que les joueurs s’emparent de la situation, qu’un homme politique soit présent ou réagisse pour que les médias développent. Les journalistes et le monde sportif s’accommodent avec beaucoup de facilités de ces chants. Ils devraient les condamner de manière systématique.” 

“Surtout de la discrimination communautaire chez nous”

“On se situe en milieu de peloton. La situation est bien pire dans d'autres pays. Comme en Italie, par exemple”,  estime pour sa part Lode Nolf, porte-parole d’Unia, le centre pour l'égalité des chances. “Là-bas, la  fédération ne condamne pas, n’entame pas de poursuites et laisse tout passer. À l'opposé,  il y a des bons élèves comme en Angleterre. Outre-Manche, une vraie politique a été mise en place, des sanctions sévères ont été instaurées. Des supporters ont été soumis à des interdictions de stades de plusieurs années et les amendes pour les clubs sont très lourdes.” 

À l’Union belge, on pointe surtout “des discriminations communautaires.” “Difficile de se comparer à d’autres pays européens. En France, la discrimination homophobe a beaucoup fait parler ces derniers temps. Elle est peut-être moins présente chez nous. Mais on reste prudent. Ce qui se passe dans les stades étrangers peut très vite se propager et arriver chez nous par ‘effet de mode’. En Belgique, c’est surtout la discrimination communautaire qui se manifeste.” Comprenez les chants anti-wallons ou anti-flamands, par exemple. 

“Une question d’interprétation”

Pourquoi ne pas interrompre les rencontres lorsque de tels slogans se font entendre? “Le souci, c’est de pouvoir constater les incidents. Les chants sont parfois difficiles à distinguer. Si dans un stade de 10.000 personnes, 20 supporters entonnent des chants hostiles, ce n’est pas évident de le constater”, commente le porte-parole de la fédération Pierre Cornez avant de rappeler la procédure en vigueur. “L’arbitre doit d’abord demander au speaker de lancer un appel, ensuite c’est l’interruption et enfin l’arrêt définitif de la rencontre.”

Pourquoi les deux dernières phases sont-elles moins souvent appliquées chez nous qu’en France? “En France, ils ont été confrontés à des chants homophobes répétés à une assez grande échelle. La problématique a pris des proportions très importantes”, poursuit Pierre Cornez. 

“En France, lorsqu’un gardien dégage et que des spectateurs crient ‘enc**’, ils sanctionnent directement car ils considèrent que c’est de l’homophobie. En Belgique, tout le monde dira que c’est une insulte, mais pour la très grande majorité des gens, il n’y a pas de connotation homophobe.  Où est la part de folklore et où est la part de discrimination? Il reste une part d’interprétation. Un arbitre va juger cela inacceptable et va arrêter le match, l’un de ses confrères aura un autre avis. Quand on jette des fumigènes sur un terrain, c’est différent. C’est un fait. C’est purement objectif.” 

“De la pression sur les arbitres”

“On soutient ce qui se passe en France. C’est une bonne pratique”, considère Lode Nolf d’Unia. “ Le pouvoir que l’arbitre a sur un match est important. Des cours ou commissions qui infligent des amendes a posteriori, c’est bien beau pour les spécialistes qui suivent le dossier. Moi, je pense à tous les enfants qui assistent à une rencontre et qui entendent ces chants. Ils vont se dire ‘ça fait partie du jeu, ça passe’. En revanche, si l’arbitre interrompt le match, tous les spectateurs présents dans le stade comprennent immédiatement que ces comportements sont proscrits. Il y a peut-être un peu de pression autour de l’arbitre qui se dit ‘je serai le premier à siffler pour un tel incident’. Mais je suis sûr que cela sera applaudi et ce sera plus facile pour les suivants. Il faut un peu d’audace, il faut sauter le pas.”

“Ce qui se passe en France? Un mauvais exemple”

Un avis que ne partage pas totalement Jean-Michel De Waele. “Ce qui se passe en France est un mauvais exemple. Ils ont fait de la répression sans information et cela s’est retourné contre eux. Les supporters s’en sont donné à cœur joie et ont démontré la faiblesse du règlement. Par ailleurs, si de tels chants discriminatoires sont entendus, on peut aussi arrêter définitivement et dire que le match est perdu”, reprend le sociologue de l’ULB. “Faire des petits accommodements ne me semble pas être la bonne solution. Arrêter le match pendant deux ou cinq minutes n’a aucun effet.” 

“Est-ce que le fait d’arrêter une rencontre va résoudre le problème?”, embraie Pierre Cornez. “À la fédération, on a beaucoup réfléchi à cela. C’est un problème sociétal qu’il faut prendre à la base. Un raciste qui pousse des cris de singe à l’encontre d’un joueur de couleur restera raciste même s’il écope d’une amende et d’une interdiction de stade. Le problème de base n’est pas réglé.”