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Reportage polémique de TF1: exception ou reflet du sort réservé au foot féminin dans les médias?

La séquence du JT de TF1 dédiée aux moments forts de la première semaine du Mondial féminin suscite la polémique depuis mardi. Accusée d’être empreinte d’un sexisme latent, elle a fait bondir de nombreux internautes. Le symbole parfait d’un traitement médiatique différent, genré et généralisé pour évoquer la pratique féminine du football? Les stéréotypes tendent à perdre du terrain, mais...

Depuis le début de la Coupe du Monde, environ dix millions de téléspectateurs suivent, en moyenne, les performances des Bleues en France. TF1 et Canal+, diffuseurs de l’événement, se frottent les mains. Un succès presque inespéré pour les deux grandes chaînes qui ont mis en place des dispositifs similaires à ceux déployés pour la compétition masculine. Un pari gagnant, mais loin d’être inconsidéré en regard des  montants déboursés et du succès télévisuel croissant du football féminin chez nos voisins. 

“À la télévision, on constate une croissance continue des audiences depuis les premières diffusions sur Direct 8 (NDLR: aujourd’hui C8) en 2008", entame Sandy Montanola, chercheuse à l’université de Rennes, spécialiste de la question du genre dans les médias et dans le sport.

Un marché rentable

À l’époque la chaîne du groupe Canal+ acquiert les droits de diffusion des Espoirs masculins et hérite d’un lot comprenant du foot féminin. Au fil des années et des compétitions, d’autres chaînes diffusent, les audiences augmentent et la rentabilité est rapidement décelée. “Les chaînes se rendent compte qu’avec le foot féminin, un nouveau marché s’ouvre pour les sponsors. Le modèle d’affaires fait ses preuves sur des petites chaînes et les patrons sont rassurés, le marché n’est pas très risqué.”

Si les chaînes ne réalisent pas toujours une opération financière intéressante en diffusant la Coupe du Monde masculine, les bénéfices s’avèrent plus alléchants pour le Mondial féminin en raison des coûts des droits télé bien moins élevés. 

“Le coefficient de rentabilité qui est calculé entre le montant des droits télé déboursés et les recettes publicitaires engendrées est souvent négatif pour les compétitions masculines. Par contre, c’est bénéfique pour l’image d’une chaîne de diffuser un Mondial et ça amène aussi de nouveaux abonnés. Il y a l’idée de travailler sur la rentabilité, mais aussi sur les valeurs, l’image que l’on va donner à la chaîne”, poursuit Sandy Montanola. En diffusant la Coupe du Monde féminine, les chaînes sont gagnantes sur les deux tableaux. 

“Il y a l’intérêt de la part des médias de se saisir de ce marché qui s’apparente à une très bonne affaire”, corrobore Carole Gomez, chercheuse en géopolitique du sport à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). 

“Une vraie amélioration, mais...”

Le football féminin est donc plus exposé depuis quelques années, mais est-il pour autant mieux traité? Si la séquence controversée du journal de TF1 laisse penser le contraire, les stéréotypes tendent à perdre du terrain. 

“On a de plus en plus d’analyses comparables à celles qui sont faites pour traiter la pratique masculine. On s’intéresse davantage aux performances des joueuses ou aux tactiques mises en place. C’était quasiment inexistant, il y a encore quelques années d’ici. Cela légitime évidemment la pratique. Il y a une vraie amélioration, mais il y a encore beaucoup de chemin à parcourir”, commente Carole Gomez. 

“On constate encore certains réflexes pavloviens qui consistent à décrire le physique, à parler du compagnon d’une footballeuse ou à évoquer des questions complètement sexistes. On n’est pas encore dans un traitement identique entre la pratique masculine et féminine.”

“Des références masculines”

“On voit apparaître un certain intérêt pour  la performance, mais il n’est pas encore pas assez développé”, reprend Sandy Montalona. “Pour les femmes, on va axer sur d’autres angles dont le principal, la spécificité d’être une femme. On observe cela au sein même d’articles destinés à dénoncer ou déconstruire des stéréotypes. L'angle de la comparaison est omniprésent. On va souvent ramener les femmes à des références masculines. Vu qu’on ne trouve pas de références féminines, on va les comparer à des hommes. On aura aussi tendance à moins parler des adversaires.”

“Les sportives qui pratiquent un sport connoté masculin vont avoir besoin de réaffirmer des éléments de féminité. On l’observe avec les coiffures, le fait de se maquiller, de mettre vernis. Il y a une vraie injonction à la féminité dans la façon dont on va les faire poser dans les magazines, on va féminiser les campagnes de marketing...”

Le foot féminin, une appellation à bannir?

Récemment, dans un entretien accordé à Brut, Mélissa Plaza, ancienne footballeuse professionnelle, a regretté l’appellation “foot féminin”. “Le problème que j’ai avec ce terme c’est que cela sous-entend que le standard, la norme, ça reste les hommes et que le foot féminin ne serait qu’une sous-discipline”. 

“La question du vocabulaire et de la sémantique est hyper importante. Le fait de préciser ‘foot féminin’ peut révéler une différenciation entre les deux pratiques alors qu’il s’agit du même sport”, confirme Carole Gomez. “Le décalage qui perdure entre les deux pratiques s’explique notamment par la reconnaissance tardive de la pratique féminine. Le premier Mondial masculin a eu lieu en 1930, alors que la première  Coupe du Monde féminine a été organisée en 1991.”

“C’est comme si on ne pouvait pas accepter un seul foot qui soit à la fois pratiqué par les hommes et les femmes. C’est comme si on voulait absolument un foot spécifique aux femmes”, soutient Sandy Montalona. “Les désignations portent un sens et ne sont pas simplement symboliques. Cela montre la façon dont on considère quelque chose. Le fait de parler de foot féminin apporte cette idée qu’il y aurait une spécificité au fait de faire pratiquer le football par une femme, ce qui n’est évidemment pas le cas.”