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"Ce matin-là, et les suivants": le livre poignant d'une victime du 22 mars

InterviewLe 22 mars 2016, Caroline Choplin monte dans le dernier wagon de la rame de métro qui s'arrêtera brusquement à la station Maelbeek. Dans son livre "Ce matin-là, et les suivants", trois ans après les attentats qui ont touché la Belgique en plein coeur, la jeune femme revient de manière poétique sur ses émotions ressenties ce matin-là et celles des jours et mois qui ont suivi le choc. 7sur7 l'a rencontrée.

Caroline, qu'est-ce qui vous a poussée à écrire ce livre?

Mon but en écrivant ce livre était vraiment de partager ce que j'ai pu ressentir ce jour-là, ainsi que les jours et les mois qui ont suivi. C'est le seul moyen de partager ce que j'ai vécu, pour que les autres puissent comprendre. Ce livre représente l'invisible. Vous savez, si vous vous cassez le bras, on le voit. Dans mon cas, les blessures n'étaient pas visibles. On ne va spécialement vous demander comment vous allez. On agit un peu comme si de rien n'était. Ce n'est pas forcément évident comme situation.

Pourquoi avoir choisi de l'écrire sous cette forme poétique ?

Je dois dire que l'idée m'est venue comme ça. La forme est poétique, oui, mais ce ne sont pas des poèmes à proprement parler. Je ne respecte aucune règle. Il n'y a pas de futilités, pas de mots en trop... Parfois je fais des rimes, parfois pas, je coupe les phrases quand j'en ai envie. En quelque sorte, c'est poétique car c'est léger. Je ne voulais pas faire dans le sensationnel. Le but, c'était un peu de faire l'inverse de BFMTV, quelque chose de plus léger.

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Caroline Choplin a signé le message "Tous ensemble. Merci pour cette solidarité. Je ne l'oublierai jamais" que l'on peut lire sur le mur en mémoire des victimes à la station Maelbeek. © photo_news

Étiez-vous au courant de l'attentat de Zaventem lorsque vous êtes entrée dans le métro?

Non, je l'ignorais totalement. La batterie de mon téléphone a rendu l'âme avant que je ne prenne le métro. Certaines personnes dans la rame savaient probablement ce qu'il s'était passé, mais tout était encore flou à ce moment-là. Moi, j'étais toute seule, j'écoutais ma musique, j'étais dans ma bulle.

Quand avez-vous compris qu'il s'agissait d'un attentat?

Je m'en suis rendu compte au fur et à mesure de la journée, notamment lorsque j'ai appris pour Zaventem. Cependant, je n'ai pas fait le lien, cela me semblait être un autre monde. Pour être honnête, j'ai mis dix jours à comprendre ce qu'il s'était passé dans le métro car je ne regardais pas les nouvelles. Dix jours à comprendre aussi que nous n'étions pas dans le tunnel mais bien à quai lors de l'explosion, car tout était noir, l'obscurité était totale. Le soir même, j'ai compris mais je n'ai pas réalisé. Réaliser fait partie du chemin vers la reconstruction. Il faut d'abord accepter ce qu'on a vu. Réaliser, c'est une part d'acceptation.

Avez-vous repris contact avec d'autres victimes?

Je ne connais pas les gens qui se trouvaient dans le même wagon que moi. Néanmoins, via la police et les victimologues, j'ai rencontré un groupe qui s'appelle "les copines du métro", composé de femmes de tous âges qui se trouvaient dans un autre wagon que le mien. Mais je n'ai jamais revu les personnes que je remercie dans le livre, celles qui m'ont aidée, rassurée et guidée vers la sortie.

Avez-vous reçu le suivi psychologique et l'encadrement dont vous aviez besoin ?

Via la police, j'ai pu suivre une thérapie par EMDR (une thérapie notamment pratiquée dans le traitement du syndrome de stress post-traumatique, N.D.L.R.) qui s'est révélée très efficace. Dans l'ensemble, je dois dire que nous avons été bien encadrés. Bien sûr, certains points sont à améliorer. Ce n'est pas vraiment formalisé mais c'est normal dans un sens, sinon ça voudrait dire que nous sommes habitués à subir des attentats tous les jours.

Néanmoins, le choix des mots n'était parfois pas approprié. Dans un chapitre, j'évoque par exemple l'adresse e-mail de contact pour les victimes, intitulée "metro2203@..." Vous n'avez pas vraiment envie d'ouvrir cet e-mail. Ce sont des petites choses qui révèlent une part d'amateurisme, mais bon, c'est notre Belgique, on l'adore comme elle est (rires).

Citation

"Bruxelles est une ville meurtrie, mais plus que jamais solidaire"

Caroline Choplin, victime de l'attentat de Maelbeek

Trois ans après ce drame, comment vous sentez-vous?

Je me sens mieux, j'ai pu faire quelques interviews sur le quai de Maelbeek par exemple (elle sourit). Mais c'est quelque chose qu'on n'oublie jamais, c'est impossible de fermer complètement la page. J'y pense encore tous les jours. La thérapie par EMDR m'a vraiment aidée à évoluer, à ne pas rester cloîtrée chez moi, à mener une vie normale. Bien sûr, la peur est toujours là et ne partira jamais vraiment mais à présent, elle est maîtrisée et j'apprends à vivre avec. Pour être honnête, ma dernière crise d'angoisse remonte à une manifestation des gilets jaunes à Paris dans laquelle je me suis retrouvée, c'était très violent. Mais je reprends désormais tous les types de transports en commun.

Vous habitez désormais à Paris, une ville lourdement frappée par le terrorisme ces dernières années. Vous y sentez-vous en sécurité?

Je n'ai pas plus ou moins peur à Paris qu'à Bruxelles, mais il faut reconnaître que la foule y est nettement plus importante. Elle est partout. À titre d'exemple, j'ai participé à la récente Marche du siècle pour le climat qui a rassemblé plus de 100.000 personnes. J'appréhendais un peu au début mais tout s'est finalement bien passé. L'ambiance tout à fait pacifique a bien aidé, je dois dire.

Vous êtes née et avez grandi à Bruxelles. Pour vous, elle ne sera plus jamais la même?

Au contraire, je me sens encore plus attachée à cette ville, je me sens plus que jamais bruxelloise. Finalement, ce drame a fait naître une solidarité magnifique. C'est aussi le message que je veux faire passer à travers ce livre. Je nous sens encore plus unis après ces événements que nous ne l'étions auparavant. Bruxelles est une ville meurtrie, mais plus que jamais solidaire.

"Ce matin-là et les suivants", Caroline Choplin. Éditions L'Harmattan. 74p. Disponible sur commande en librairies et sur le site de l'éditeur. Prix: 12,5 euros.

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Caroline Choplin. © DR