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L'Europe est-elle encore chrétienne?

"Les valeurs chrétiennes et les valeurs occidentales ne coïncident plus depuis les années 1960", confie au Vif l'islamologue français Olivier Roy.

Dans son dernier essai, "L'Europe est-elle chrétienne?", Olivier Roy analyse un thème récurrent depuis quelques années sur notre continent: le retour inattendu des valeurs chrétiennes sur l'échiquier politique. Sur l'étendue d'un territoire pourtant largement laïque désormais, ou du moins non pratiquant, ces fameuses "racines chrétiennes" communes viendraient préserver une identité "menacée" par la montée de l'islam. 

Système de valeurs parallèle
Olivier Roy balaie les croyances établies. Selon lui, l'Occident ne cultive plus ces valeurs chrétiennes depuis longtemps. Ainsi, selon l'expert, l'Europe a commencé à s'en distancier dans les années 1960, avec la légalisation du divorce, de l'avortement, de la contraception et l'apparition d'une sexualité décomplexée, "complètement déliée de la reproduction mais aussi de la famille", précise-t-il. À quelques nuances près (en Italie, notamment), l'Europe va en effet progressivement basculer vers un système de valeurs parallèle à celui défendu par l'Église.  

L'Église et la démocratie chrétienne
L'islamologue évoque le déclin de la "démocratie chrétienne", cette vision alternative de la société, opposée au capitalisme et au communisme: la "voie centriste". Quand, dans les années 1960, cette idéologie politique s'est débarrassée de la tutelle du Vatican, du respect du dogme, et refusé de combattre vainement l'épanouissement des femmes et l'évolution de la société, un schisme important s'est opéré. Ce fossé n'a cessé de se creuser davantage depuis lors. 

Toutes les religions concernées
"On parle des racines chrétiennes mais l'arbre est de plus en plus laïque, athée ou agnostique", commente Laurent Joffrin dans Libération. Et ce processus touche toutes les religions, affaiblies par la sécularisation de la société qui s'impose comme le modèle de référence, à savoir un espace public soustrait à l'influence des institutions religieuses: "Si on interdit le voile musulman à l'école, cela vaut aussi pour la kippa... Si on proscrit la circoncision, cela concerne aussi les juifs. Si on élimine le halal, on empêche le casher. Petit à petit, la société se sécularise", ajoute Olivier Roy.   

Christianisme "culturel"
De quoi reposer la question de la pertinence de l'exaltation des racines chrétiennes européennes par les partis conservateurs, nationalistes ou d'extrême droite. Car si les faux défenseurs du christianisme se contentent de vouloir "sauver" l'identité culturelle des Européens contre l'afflux d'immigrés musulmans, ils n'oeuvrent alors pas pour un retour à la foi et ne prônent pas le message de l'Évangile. Une position, en désaccord avec l'Église, qui ne marque en rien un "retour du religieux" et à la spiritualité. 

Le pape se méfie des "racines chrétiennnes"
Confronté à la montée du populisme, le pape François a maintes fois répété "se méfier de l'exploitation politicienne des racines chrétiennes" de l'Europe: "Quand j'entends parler des racines chrétiennes de l'Europe, j'en redoute parfois la tonalité, qui peut être triomphaliste ou vengeresse. Cela devient alors du colonialisme", disait-il en juin 2016. Et si l'Europe a en effet des racines communes, nuance-t-il, il convient de parler de "racines au pluriel car il y en a tant".

Et quand le souverain pontife ose évoquer ce lien, il insiste pour qu'il encourage l'ouverture aux différences et non le repli identitaire.
 
L'entretien d'Olivier Roy à découvrir sur Le Vif.