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Philippe Vansteenkiste, président de l'association V-Europe. © 7sur7

"La Belgique n'était pas prête à soutenir les victimes du terrorisme"

InterviewCe vendredi, la Belgique commémorera le triste anniversaire des attentats de Zaventem et de Maelbeek survenus le 22 mars 2016, qui ont fait 32 morts et 800 victimes. Dès la première semaine d'avril, les parties civiles pourront consulter l'ensemble des pièces du dossier alors que l'enquête est encore en cours. Le procès s'annonce hors norme tout comme le dossier, qui est déjà présenté comme le plus conséquent de l'Histoire du pays. 7sur7 a rencontré Philippe Vansteenkiste, président de l'association V-Europe et frère d'une victime décédée à l'aéroport, pour comprendre le rôle de l'État dans le suivi trois ans après et comment l'association vient en aide aux victimes.

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L'Etat doit prendre ses responsabi­lités

Philippe Vansteenkiste

Où en est l'aide aux victimes par l'État Belge?
Nous pensions être sur la bonne voie mais nous nous sommes rendus compte qu'il y a encore des gros soucis. Le but, c'est que l'État prenne ses responsabilités et nous soutienne. C'est malheureusement tout nouveau pour la Belgique. Les dossiers de financement pour les associations de victimes d'attentats avancent très lentement. Nous avons déposé un plan financier au mois de juin 2018 à la Chancellerie mais nous venons d'apprendre que les financements devront finalement venir des régions. C'est quelque chose qui nous inquiète fortement car ça veut dire que l'on va devoir relancer tous les dossiers et sûrement attendre un nouveau gouvernement, ce qui va prendre plusieurs mois.

L'État était-il prêt face à la situation? 
Non, l'État n'était pas prêt à soutenir les victimes du terrorisme, c'est une certitude. La machine s'est mise en route très tard. Ça n'a bougé réellement qu'un an après les faits.

Désormais, comment voudriez-vous que l'État agisse?
Nous aimerions qu'il y ait un secrétaire d'État pour les victimes et une responsabilité politique. Nous voulons de la clarification car tout est complexe. Les choses avancent mais prennent beaucoup de temps. Il faut rester dans le constructif.

Que demandez-vous concrètement?
Nous voudrions premièrement un "guichet unique", c'est-à-dire une centralisation de l'administration, qui gérera tous les dossiers. Aujourd'hui, les victimes doivent toujours vérifier que leur dossier a bien été traité d'une administration à une autre. C'est trop complexe. Et deuxièmement, nous voudrions la mise en place d'un fonds de garantie, c'est-à-dire une aide appropriée, psychologique et financière.

V-Europe a-t-elle une bonne relation avec l'État?
Oui. Il y a beaucoup de personnes là-bas qui font un travail immense notamment dans les cabinets ministériels. C'est la complexité à tous les niveaux qui freine l'avancée et créée des malentendus. La machine ne tourne pas toujours bien rond. Mais pour nous victimes, c'est du temps de perdu, nous sommes maintenus dans une position de victime, ce qui est grave.

"Une association est le seul moyen d'avoir un pouvoir judiciaire envers l'État"

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Comment l'association V-Europe s'est-elle construite?
Après avoir perdu ma soeur dans les attentats, plusieurs mois sont passés sans que rien ne bouge. Je me suis posé la question si nous, victimes, avions fait quelque chose de mal. Dans l'impossibilité de rencontrer d'autres victimes, je suis allé en France rencontrer des associations de victimes des attentats du 13-Novembre car l'idée était de créer une association en Belgique.

Je me suis dit que pour faire avancer les choses, c'était le seul moyen d'avoir un pouvoir judiciaire envers l'État. En novembre 2017, on a créé V-Europe et on a lancé un appel à travers la presse. On a commencé avec 50 victimes. Désormais, nous avons dépassé les 200. Ensuite, nous avons témoigné à la Commission d'enquête parlementaire et ça a provoqué un choc dans toute la Belgique. C'est à partir de ce moment que l'État s'est rendu compte qu'il nous avait laissés de côté.

En janvier 2017, nous avons assisté à une réunion de l'ONU à Paris où il y avait des associations de victimes d'attentats accompagnées d'experts. En France, la FENVAC (Fédération Nationale des Victimes d'Attentats et d'Accidents Collectifs) nous a proposé ses bureaux à Bruxelles.

Quelles sont vos principales activités en tant qu'association?
Première chose pour laquelle on s'active, c'est la reconnaissance. Nous voulons que l'État comprenne les besoins de base des victimes. Nous avons poussé pour des changements dans la législation. Deuxième chose, c'est de faire connaissance entre victimes. Troisième chose, nous nous portons partie civile dans les procès de terrorisme en Belgique (Nemmouche, Salah Abdeslam, etc). Enfin, quatrième chose, nous organisons des commémorations notamment avec la Chancellerie. Nous sommes responsables des commémorations des Nations unies en Belgique.

"Le but est de pouvoir réintégrer la société"

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On aimerait avoir des subventi­ons pour pouvoir évoluer, mieux aider les victimes et être plus profession­nel

Philippe Vansteenkiste

Comment aidez-vous les victimes? 
D'abord nous essayons de clarifier les choses au niveau de leur dossier. Par manque de moyens pour suivre chaque dossier, nous allons vers les entités déjà existantes et compétentes pour mettre de l'ordre dans les dossiers. Il y a des réunions entre victimes (50 à 70 personnes) environ toutes les six semaines. C'est beaucoup de social. Ce qui marche beaucoup, c'est le "peer-to-peer", c'est-à-dire l'entraide entre victimes car souvent ces dernières se sentent abandonnées. Nous avons également créé une page Facebook fermée entre victimes. C'est vraiment comme une grande famille. 

Comment se passe le soutien psychologique des victimes?
C'est un immense problème car beaucoup de victimes sont encore dans un état de stress post-traumatique dû aux images qui sont des événements de Guerre. Pour certains, ils ne peuvent plus retourner au travail ou se retrouver dans une file d'attente. Ils n'arrivent plus à dormir ou à se concentrer. Ils ne peuvent plus se retrouver dans des grands magasins du coup ils préfèrent se rendre dans des plus petits.

Nous avons conclu des accords avec l'AfVT (Association des victimes de terrorisme) en France. Nous allons chercher l'expertise là où elle existe déjà. Nous travaillons avec des assistants sociaux et des psychologues. Le but est de pouvoir réintégrer la société.

Comment êtes-vous aidés financièrement? 
Nous n'avons pas encore de capitaux. Normalement l'aide financière devrait venir de l'État. Mais elle n'est toujours pas là. On a une petite aide de la fédération Wallonie-Bruxelles. En 2018, nous avons eu une aide de la "Fondation Roi Baudouin", qui nous a permis de continuer à exister. Ensuite, nous avons également eu une aide des États-Unis, du Royaume-Uni, de la France et des dons d'individus à part entière. 

Quels sont vos objectifs pour la suite? 
Nous aimerions avoir une permanence ouverte tous les jours où les victimes pourraient venir se ressourcer avec une bibliothèque ou pour échanger. Nous souhaiterions avoir une meilleure communication. Nos objectifs sont également d'avoir des subventions pour pouvoir évoluer, mieux aider les victimes et être plus professionnel. Nous voulons créer une coordination européenne entre différentes associations et villes victimes des attentats terroristes pour faciliter l'entraide. Nous avons d'ailleurs créé une plateforme soutenue par l'Union européenne: l'EPAVT (Plateforme Européenne pour l'Assistance aux Victimes du Terrorisme).