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"Laissez-moi moisir ici, mais tirez mes enfants de là": deux enfants belges de l'EI périssent dans un camp

Depuis la chute officielle de l'Etat islamique dans son dernier bastion syrien à Baghouz, au moins deux enfants de combattants belges de l'EI restés sur place auraient trouvé la mort. D'autres enfants belges ont été blessés, comme une fillette qui a perdu un bras après une fusillade. Sa famille en Belgique se demande maintenant quels soins pourront lui être prodigués vu les conditions de vie dans les camps kurdes. "Ma soeur suppliait: 'Tirez les enfants d'ici s'il vous plaît et ne laissez que moi pourrir ici'".

Child Focus a été informée par deux familles différentes qui disaient avoir perdu un enfant en Syrie. L'un d'eux était un petit garçon d'un an et demi, fils de N.M. Lorsque celle-ci est arrivée au camp kurde de Al-Hol avec ses enfants, le petit garçon était tellement malade et dénutri qu'il a été envoyé en urgence dans un hôpital sans sa mère. Selon sa famille en Belgique, les autorités kurdes ont annoncé à N.M. la mort de son fils lundi à l'aube. La mère aurait entre-temps enterré l'enfant. 

L'autre décès d'un enfant a été signalé à Child Focus via la famille du père. "Nous ne pouvons pas vérifier ces informations, mais nous savons par contre depuis longtemps que ces camps ne disposent pas de l'aide humanitaire et médicale nécessaire pour nourrir et soigner les enfants correctement", confirme la CEO de l'association, Heidi De Pauw.

6.500 enfants de plus depuis la semaine dernière
Selon le dernier rapport des Nations unies, 70.000 personnes vivaient dans le camp de Al-Hol, avec principalement des femmes et des enfants. C'est bien supérieur à la capacité effective du camp. De plus, le recensement onusien date d'avant la chute de l'EI à Baghouz la semaine dernière, suite à laquelle des milliers de personnes supplémentaires ont migré vers le camp kurde. Après la prise du bastion de l'EI, les autorités kurdes ont recensé l'arrivée de quelque 6.500 enfants de combattants de l'EI venus de l'étranger en famille.

Parmi tous ces enfants, ceux de la Belge S.H., que son mari a forcée à partir en Syrie avec lui en 2014. Sur place, ils ont rejoint les rangs de l'EI et ont eu trois enfants. Le mari de S.H. serait décédé depuis lors, mais personne en Belgique n'en a vu la preuve ou la confirmation officielle.

La soeur de S.H. a reçu un appel d'un numéro inconnu samedi. De l'autre côté de la ligne, sa soeur qui sanglotait: "Elle a appelé de l'hôpital. Elle était dans tous ses états et répétait sans cesse: 'Firdaous, son bras, son bras'". Firdaous est le nom de sa fille aînée, âgée de quatre ans seulement, confie la Belge qui souhaite rester anonyme. Selon la mère, le bras de la petite fille a dû être amputé après que l'enfant eut été blessée par balles la semaine dernière.

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Mercredi dernier, S.H. et ses enfants avaient fui Baghouz où ils étaient retranchés avec les derniers irréductibles de l'EI. La ville était alors bombardée par les troupes kurdes. Des tireurs d'élite ont pris le relais et c'est comme cela que la fillette et son petit frère de trois ans ont été grièvement blessés respectivement au bras et à la jambe. C'est dans cet état lamentable que la fillette, son frère et le cadet de la famille, 1 an et demi, ont continué leur transhumance vers le camp d'Al-Hol avec leur mère. Plus de 300 kilomètres de souffrance avant que la mère n'emmène enfin Firdaous à l'hôpital tandis que les deux autres enfants étaient laissés à une connaissance sur le camp kurde. Le petit garçon, blessé à la jambe lors d'une chute, n'a lui pas pu être reçu à l'hôpital. Sa blessure n'a pas été soignée et les antidouleurs ne seraient plus en stock. 

La soeur de S.H. demande aujourd'hui à la Belgique d'intervenir en faveur de ses neveu et nièce blessés. Avec trois de ses belles-soeurs, elle va adresser un courrier au gouvernement. Elles ne contestent pas que S.H. et son mari ont commis une faute irréparable en allant combattre en Syrie. Elles pensent même que c'est bien le mari de S.H. qui a pris la parole dans une vidéo de propagande de l'EI. "Les membres de l'EI méritent d'être punis", affirment toutes les tantes sans ciller. "Mais ces enfants ne doivent tout de même pas payer pour les erreurs de leurs parents?", s'indignent les quatres femmes belges. Les Affaires étrangères ont été averties par leurs soins mais à leur grande surprise, rien n'est mis en oeuvre pour rapatrier les jeunes blessés. 

"La Belgique préfère laisser mourir des enfants"
"Je pense que les inquiétudes de cette famille sont justifiées", réagit Geert Loots, professeur en psychologie à la VUB, qui a visité les camps syriens à l'automne 2018. "Les tirer de là est une urgence humanitaire", affirme-t-il. Mais la politique du gouvernement belge en la matière n'a pas changé depuis la chute de l'EI en Syrie: les enfants de moins de 10 ans ont le droit au rapatriement vers la Belgique, mais seulement si leurs parents renoncent à les accompagner et s'ils vont se signaler eux-mêmes à l'ambassade ou au consulat. La Belgique refuse de se charger d'aller chercher elle-même les enfants de combattants de l'EI au sein des camps. C'est pourtant précisément la seule issue de S.H., à en croire son appel téléphonique: "Tirez mes enfants d'ici s'il vous plaît et laissez-moi pourrir seule ici. J'aurais voulu que ce soit mon bras qu'ils enlèvent et pas le sien", a-t-elle dit à sa soeur.

Les Kurdes en Syrie exhortent les pays étrangers à reprendre en charge chez eux leurs partisans de l'EI aujourd'hui détenus, ainsi que leurs enfants. "Si ces enfants ne sont pas rééduqués de toute urgence et réintégrés dans leur environnement d'origine, ils deviendront de potentiels terroristes", a ainsi résumé le président de la commission Affaires étrangères du gouvernement autonome du nord de la Syrie. 

Les États concernés se défendent souvent en avançant qu'il est délicat de négocier des retours avec les autorités kurdes car elles ne sont pas reconnues. Pourtant, la France a pu rapatrier cinq orphelins de camps kurdes en Syrie il y a deux semaines. Preuve que la démarche est faisable. "Nous avons un gouvernement qui préfère laisser mourir des enfants que de donner des droits à leurs parents", explique le professeur Loots. "Un criminel reçoit une deuxième chance en Belgique. Ces enfants n'en reçoivent même pas une", ajoute Heidi De Pauw. L'avocat Walter Damen travaille actuellement à l'élaboration d'une plainte pénale contre le gouvernement belge pour négligence coupable.