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"Je suis née fille dans un corps de garçon", indique Clarisse. © Nicolas Dewaelheyns

Clarisse, femme transgenre: "Je suis née fille dans un corps de garçon"

Agrégée en sciences humaines, bachelière en comptabilité et détentrice d'un haut grade de karaté, Clarisse est enseignante. Elle est aujourd'hui une femme heureuse. Mais ça n'a pas toujours été le cas. C'est dans le corps d'un homme que Clarisse est née il y a 49 ans. Mais elle ne s'est jamais sentie garçon, mais bien fille. Elle raconte sa transition dans un livre touchant "Homme un jour, femme toujours" (La Boîte à Pandore). Rencontre.

"Je me suis souvent demandé pourquoi je n'avais pas fait le changement plus tôt et pourquoi j'avais embarqué mon épouse et ma fille dans cette aventure", écrivez-vous. Pourquoi ne pas l'avoir fait plus tôt alors?
Je suis née en 1970. Si j'avais pu faire une transition à l'âge de 20 ans, en 1990, les mentalités n'étaient pas les mêmes. Il fallait bien réfléchir parce qu'on ne fait pas ça à la légère. J'ai eu une réassignation chirurgicale. C'est une opération qui ne permet pas de demi-tour. Donc il faut être sûr de ce que l'on veut être pour l'avenir. Même si on ne parle pas de cette transition chirurgicale, il y a l'apparence sociale avec laquelle on ne peut pas jouer, aller et venir. À l'époque, mon milieu social et le karaté ne m'ont pas donné le courage. J'avais surtout peur du ressenti, du jugement et de l'éloignement. Mon milieu était très masculin, pas propice à cette transition. Et pourtant, je me suis posé ces mêmes questions lors de ma transition il y a 3 ans. Si j'avais eu la certitude que ça allait se passer aussi facilement, je l'aurais faite beaucoup plus tôt.

"Je me suis marié en tant qu'homme et je pensais que ce serait pour la vie"

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© Editions La boîte à Pandore

"J'ai sûrement gâché une vie conjugale", poursuivez-vous. Le regrettez-vous?
Je ne regretterai jamais ma transition. Mais je ne souhaitais pas embarquer mon ex-épouse et ma fille dans cette aventure. À l'époque de mon mariage, jamais je n'aurais cru que j'aurais eu un jour le courage de franchir le cap. Je me suis marié en tant qu'homme et je pensais que ce serait pour la vie. Mon ex-épouse ressentait mes douleurs quotidiennes mais elle se sentait impuissante. Quelques années avant d'entamer ma transition, j'avais cette fierté d'avoir une épouse merveilleuse à mes côtés. Jusqu'au moment où le point de non-retour était atteint. C'était maintenant ou jamais. 

Revenons sur votre histoire. Vous êtes née garçon, mais vous ne vous êtes jamais sentie garçon, mais bien fille
Aujourd'hui, je suis fière de dire que je n'ai jamais été un homme.Je ne suis pas devenue femme, je le suis depuis toujours. Il m'a fallu des années pour le comprendre. Tout a été fait pour que je puisse m'épanouir en tant qu'homme, et pourtant, j'en ai plus que souffert.
C'était bien évidemment une souffrance de devoir être un homme. Mais j'ai aussi connu des choses merveilleuses. La vie que je menais était admirable mais je n'étais pas dans la bonne enveloppe. Et je ne la vivais pas pleinement puisque je n'étais pas moi-même. Donc ça venait entacher le plaisir qui aurait pu être encore plus grand. Quand j'étais enfant ou adolescent, je me sentais différent des autres et je me posais des questions. Que m'arrive-t-il? Que vais-je pouvoir faire? Comme j'ai grandi dans une vision très binaire, je me disais que je n'étais pas normale.

Pour expliquer votre histoire, vous dites que vous n'étiez pas dans le bon corps
Mon moi intérieur me dictait des pensées et des envies féminines. Jeune garçon, quand je rentrais dans un magasin, j'étais attiré par les rayons féminins: vêtements, bijoux, maquillage... Mais je ne sais pas vous dire pourquoi. Je suis née fille dans un corps de garçon. Mon sentiment de ne pas avoir le sexe qui me correspond remonte à l'âge de 4 ans. L'homme que vous étiez s'est marié et est devenu papa...J'étais heureuse mais j'étais aussi malheureuse. Je ne suis pas malheureuse d'avoir une fille mais j'aurais peut-être aimé avoir un enfant dans d'autres circonstances. Au lieu d'être le père, j'aurais préféré être la maman.

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Avec son ami David Jeanmotte, qui l'a poussée à écrire son livre. © DR

"J'ai essayé d'être un homme et un mari comme les autres", écrivez-vous
Mais ce n'était pas possible. On est ce que l'on naît. Mais mon ex-épouse avait énormément d'empathie face à ma douleur. Elle m'a très tôt autorisé à vivre ma féminité mais pas en sa présence.

Rapidement, vous vous êtes découverte auprès de vos parents et beaux-parents...
Ça s'est très mal passé. Mes parents, et surtout mon papa, avaient la fierté d'avoir un fils. Il a fallu attendre le lendemain de ma dernière opération pour qu'il me dise "comment va ma fille aujourd'hui?" C'était important aux yeux de mes parents que les travaux soient terminés. 

À 40 ans, vous décidez d'entamer le processus qui fera de vous une femme à part entière
J'ai commencé une hormonothérapie. Et en juin 2015, le mois de mes 45 ans, j'ai fait mon coming-out. Vous avez subi plusieurs opérations...Une greffe de cheveux, une opération des cordes vocales pour féminiser ma voix, une augmentation mammaire, une orchidectomie (amputation des testicules) et une vaginoplastie. 

Certains de vos élèves ont assisté à votre transition...
Ils ont entre 15 et 23 ans. Dans leur façon de réagir, ils me donnent beaucoup d'amour. Ça ne me dérange pas d'en parler avec eux. Premièrement, parce qu'ils me montrent à quel point ils sont intelligents. Deuxièmement, parce qu'ils ont l'intérêt de comprendre et d'admettre cette différence. J'étais certaine que ça allait bien se passer avec les élèves. Mais des jalousies se sont fait ressentir auprès de certaines collègues.

"J'ai changé de sexe mais je continue à aimer les femmes"

"Maintenant, je suis moi et l'on me préfère ainsi", écrivez-vous
Les gens disent: "On te préfère aujourd'hui, on ne sait même plus qui tu étais, on a oublié." 

Vous êtes devenue vraiment et physiquement une femme. Êtes-vous heureuse?
Extrêmement! C'est un cadeau que la vie ne m'a pas fait mais que je me suis fait. J'ai corrigé la nature. 

Sur le plan amoureux, où en êtes-vous?
J'ai une amoureuse. J'ai changé de sexe mais je continue à aimer les femmes. Ma chérie n'est pas lesbienne mais elle m'aime.