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Harcelée après un tweet de Pauwels: “J’ai été rabaissée à une espèce d’animal dont on peut commenter le cul, la bouche, le cerveau”

“Mal baisée”, “Pétasse”, “elle a des problèmes neurologiques ou elle est née comme ça?”  Voilà quelques-unes des insultes que la journaliste Rosanne Mathot a dû subir ces derniers jours sur les réseaux sociaux. Comment expliquer un tel déchaînement à son égard? Et comment lutter contre ce cyberharcèlement? La chroniqueuse revient sur ce violent épisode. 

Si le cyberharcèlement touche tous les journalistes, il semble davantage concerner les femmes, puisque deux tiers d’entre elles sont visées par des attaques principalement basées sur leur appartenance de genre, comme le montrent les résultats d’une enquête menée par la Fédération Internationale des Journalistes.

Harcelée après un tweet de Stéphane Pauwels

Car si avant c’était les rédactions qui étaient attaquées, aujourd’hui ce sont les journalistes qui sont les cibles de propos haineux. Des commentaires violents et sexistes au sujet de leur apparence physique, de leur quotient intellectuel ou encore de leur vie sexuelle. Un phénomène malheureusement confirmé par la douloureuse expérience qu’a récemment connue la journaliste et chroniqueuse du Vif L’Express Rosanne Mathot.

Pour comprendre l’affaire, il faut revenir au 2 juillet dernier. Rosanne est l’auteure d’une chronique intitulée “En France, Stéphane Pauwels fera le DJ, le 21 juillet: une fête nationale entre terrorisme, inculpation, musique kitsch et moules-frites” qui revient sur l’offre faite par la ville française de Trèbes à Stéphane Pauwels de faire office de DJ le 21 juillet. Dans celle-ci la journaliste rappelle que Stéphane Pauwels est inculpé dans une affaire de vols avec violences.

La fête annulée et un déferlement d’insultes

Quelques jours plus tard, l’animateur annonce que l’organisation a finalement décidé d’annuler l’événement. Stéphane Pauwels accuse alors la journaliste d’être la responsable de cette annulation. “Sans le boucan de Rosanne Mathot, je venais dans votre magnifique ville par amitié et gratuitement”, indique-t-il dans l’un de ses tweets.

S’en suit “un déchaînement d’insultes et de menaces, à vomir, contre l’auteure de l’article, Rosanne Mathot”, comme le décrit Thierry Fiorilli, rédacteur en chef du Vif. Malheureusement, comme bien trop souvent, l’affaire a pris d’énormes proportions sur Twitter. Des centaines de commentaires insultants et violents ont déferlé sur le réseau social à l’encontre de la journaliste.

Comment expliquer ce déchaînement? 

Rosanne Mathot l’avoue, elle était “à mille lieues de penser” que le tweet de Stéphane Pauwels allait engendrer tant de commentaires violents à son égard. “Mais, à la réflexion, je me dis que, parfois, surtout quand c’est une personnalité publique (comme Stéphane Pauwels, qui a quelque 85 000 followers), qui lance un scud à quelqu’un comme moi (j’ai un petit compte Twitter, sur lequel je parle surtout de linguistique et de science), les insultes qui s’ensuivent relèvent peut-être plus d’un phénomène sociologique que de l’insulte, en tant que telle. Je m’explique : l’acte d’insulter sert peut-être (mais ce n’est qu’une supposition de ma part), pas tant à faire du mal, mais à marquer sa solidarité, son appartenance dans un groupe de pairs. De trouver sa part dans un collectif. D’exister, finalement.”  

Selon Rosanne, il est fort probable que la majorité des fans de Stéphane Pauwels ont suivi le mouvement, sans même prendre le temps de lire son article. “Ils ont lancé leurs ignominies, en même temps qu’ils s’achetaient un sandwich, un paquet de clopes ou prenaient un café, avec leurs collègues, pendant la pause, au boulot. Pour eux, il s’agissait peut-être ‘juste’ de faire partie du ‘groupe’. Cela n’excuse pas. Mais cela peut être une piste de réflexion.”

Bien avant les mouvements #metoo et #balancetonporc, d’autres journalistes ont connu tel acharnement. Ainsi, Myriam Leroy faisait face en 2013 à un torrent d’insultes et de menaces à la suite d’une chronique concernant l’humoriste Dieudonné sur Canal +. Et puis, il y a eu l’affaire de la journaliste française Nadia Daam cyberharcelée pour avoir dénoncé le comportement haineux du forum Blabla 18-25 de jeuxvideo.com dans une chronique sur Europe 1. Plus récemment, “La Ligue du Lol” remettait au premier plan la problématique du harcèlement sur les réseaux sociaux.

Harcèlement avant l’aspect cyber 

Voir l’une de ses collègues être la cible de propos insultants a également été un moment compliqué à vivre pour Thierry Fiorilli. “J’ai déjà eu à faire à des commentaires virulents suite à l’un ou l’autre de mes éditos qui n’a pas plu. Je suis pour le fait qu’on dise que l’on n’est pas d’accord mais avec courtoisie. Ici, c’était dur. Je l’ai mal vécu”,  nous confie-t-il.

“Les messages viennent d’hommes dans l’ultra-majorité, et s’attaquent au physique, au quotient intellectuel, à la vie sexuelle… Si la chronique avait été signée par Romain Mathot, je ne pense pas qu’on l’aurait attaqué sur sa vie sexuelle ou sur son physique disgracieux. On aurait plutôt dit ‘journaliste de merde’.” 

 Et d’ajouter: “Le problème est le harcèlement avant l’aspect cyber. Le fait d’être derrière un écran libère en effet la parole. Mais si l’on rassemble toutes ces personnes dans une même pièce, je pense que la violence resterait une réalité. Et c’est là qu’est le vrai problème. Je voudrais qu’on arrive à une solution, qui permet à chacun d’avoir le droit de ne pas être d’accord sans utiliser de propos injurieux. Surtout si c’est réduit à la couleur de la peau, la sexualité ou encore au quotient intellectuel.”

Une vision que semble partager la chroniqueuse. “Les victimes – je le sais bien - ressentent un sentiment de peur. Je pense notamment à Florence Hainaut, qui s’est baladée, pendant un moment, avec un couteau, pour aller bosser, tant elle avait peur. J’ai toujours pensé que les mots font aussi mal que les coups.”

Citation

“La violence ‘virtuelle’ ou non, cela reste de la violence. Point.”

Rosanne Mathot

Et de poursuivre: “Il ne faut pas oublier que neuf femmes sur dix, victimes de violences conjugales, ont également fait l’objet de cyberviolence: injures et menaces de mort en ligne, appropriation des boîtes mails et j’en passe. C’est en ce sens qu’il me semble faux de parler de  ‘monde virtuel’. Le monde virtuel, ça n’existe pas. Internet est simplement la caisse de résonance d’un problème de société global qui se pose férocement dans la vie quotidienne des femmes et contre lequel il est urgent de lutter collectivement, hommes et femmes, main dans la main.” 

Après mûre réflexion et ce, malgré ceux qui ont tenté de la convaincre de ne pas le faire, Rosanne Mathot a décidé de porter plainte. “A un moment donné, il faut bien faire comprendre que les mots ont une portée. Tous les mots. A fortiori, ceux qui rabaissent – qui me rabaissent moi, mais aussi les autres femmes dans mon cas – à une espèce d’animal dont on peut allègrement commenter le cul, la bouche, le cerveau… Il faut faire avancer les choses. De façon positive. Si je porte plainte, c’est dans cet état d’esprit-là.” 

Éduquer au respect

Signaler le harcèlement sous toutes ses formes, mais également éduquer. “Je suis une fervente partisane de l’éducation. Je pense qu’on ne peut plus, aujourd’hui, faire l’impasse sur celle-ci. Il est crucial et urgent d’éduquer nos jeunes au respect, au vivre-ensemble, entre hommes et femmes. On ne peut plus nier que dès lors qu’une femme pose le pied dans une contrée considérée comme étant ‘une propriété mâle’, on l’insulte. Qu’il s’agisse d’humoristes, de politiciennes, d’intellectuelles, de scientifiques, de journalistes, d’écrivaines, de sportives. Ça, c’est intolérable.”