Plein écran
© getty

Imaginez un monde où les femmes ne pourraient prononcer que 100 mots par jour

On prononce en moyenne 16.000 mots par jour. La plupart du temps sans réellement prendre le temps de mesurer ce qu'on raconte et de réfléchir à la pertinence de notre propos. Imaginez un monde où la moitié de la population ne pourrait plus prononcer que 100 mots quotidiennement.

Plein écran
© DR

Dans le premier roman de Christina Dalcher, "Vox", qui sortira cette semaine, les femmes n'ont autorisation de parole que pour des choses pratiques et indispensables. On ne discute plus avec son mari, on ne commente plus une émission télé, on ne raconte plus d'histoires à ses enfants... Si elles dépassent leur quota journalier de 100 mots, le bracelet qu'elles portent de force au poignet les remet dans le droit chemin à coup de décharges électriques.

Avant que le pays soit aux prises des fondamentalistes, Jean était une scientifique reconnue dans son domaine: elle travaillait sur l'aphasie, qui est un trouble du langage dû, souvent, à un accident vasculaire cérébral. Dans sa cuisine, elle enrage en silence et s'interroge sur l'avenir qui est réservé à sa petite fille, récompensée à l'école quand elle ne s'exprime pas. Jusqu'au jour où les proches du Président la contactent pour ses qualités de scientifique et lui proposent un marché...

Le "Handmaid's Tale" nouveau
Evidemment, on se peut s'empêcher de comparer "Vox" à "The Handmaid's Tale". Et évidemment, on voit dans ce livre captivant, une critique acerbe de la politique de répression mise en place par Donald Trump depuis son arrivée au pouvoir.

Christina Dalcher, fan de Stephen King, le cite pour expliquer son intérêt pour la dystopie. "Dans son introduction à Anatomie de l'horreur, il rappelle que le monde tel que nous le connaissons n'est pas aussi effrayant que nous le pensons: il peut être bien pire. Quand je suis stressée, je regarde un film d'horreur: ça m'apaise. Les histoires nous emmènent dans un monde alternatif, plus sombre qui peut être une sorte d'avertissement. Avec Jean et son bracelet, il y a ce côté: Hé, ne laisse jamais cela t'arriver."

"Vox" est divertissant, haletant. Mais fait effectivement réfléchir. Il est un roman dans l'air du temps: les femmes qui ont longtemps été priées de se taire se rassemblent et se lèvent. Christina a écrit "Vox" avant l'ère #MeToo mais elle sentait déjà une certain "pression" générale pour "censurer" les gens. Elle s'interroge: "Y a-t-il une personne dans ce monde qui parle avec une franchise absolue?"

Un silence forcé toutes les deux semaines
Pour élaborer son histoire, Christina Dalcher a pu se replonger dans son expérience personnelle. Elle a connu un silence imposé. Elle vivait au Royaume-Uni quand son mari a accepté un job à mi-temps au Moyen-Orient. "J'étais seule toutes les deux semaines, pendant deux semaines. Nous venions de déménager, je ne connaissais personne et je pouvais passer plusieurs jours sans parler à personne. C'est débilitant, démoralisant. Quand on perd ce lien avec d'autres êtres humains, il se passe quelque chose de désatreux à l'intérieur."

"Vox" sortira le 7 mars, veille de la journée internationale des droits des femmes. Lisez-le. Et soyez en colère, comme vous le souhaite Christina Dalcher à la fin de son récit. Battez-vous, rebellez-vous, faites-vous entendre. C'est votre droit.