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Se remettre d'un burn-out: 3 mois de traitement, et pas chez soi dans le canapé

Le burn-out, mal de la décennie et peut-être bientôt du siècle après le cancer, est partout. Qui n'a pas autour de lui un collègue, un parent, un ami qui s'est grillé moralement et nerveusement, d'un point de vue professionnel ou privé, au point d'être en arrêt maladie de - très - longue durée, s'il s'en remet jamais. Pourtant, selon Lode Godderis, le spécialiste en la matière à l'université de Louvain, le burn-out peut se soigner, et en trois mois s'il vous plaît. Le problème, c'est qu'on s'y prend très mal.

Citation

La guérison ne peut être qu'active et sous contrôle médical

Lode Godderis, directeur de recherche à l'IDEWE

On pense souvent que chaque burn-out est différent et qu'il est compliqué, voire impossible de récupérer rapidement d'un tel imbroglio de sentiments, frustrations et sentiments d'échec en cascade. Que celui qui passe de l'autre côté, là où sombrent les victimes du monde actuel, n'en reviendra probablement jamais. Pourtant, Lode Godderis pense le contraire. Professeur en médecine du travail au Centre Environnement et Bien-être de l'université de Louvain, le directeur de recherche à l'IDEWE (le plus gros organisme externe de prévention et de protection au travail), connaît la problématique par coeur. Il a mené des tas d'études sur le lien entre notre travail et notre santé et sur la réinsertion dans le milieu professionnel après un décrochage de longue durée. 

"Tout d'abord, il convient de déterminer si on est face à quelqu'un qui présente un véritable burn-out. Et poser un diagnostic n'est pas si aisé. Notamment parce qu'il y a souvent confusion entre burn-out et dépression. En deux mots, on parle à raison de burn-out lorsque la personne est dans un état de fatigue extrême, est émotionnellement vidée, ne parvient plus à s'impliquer ou a le sentiment de ne plus pouvoir exercer son métier comme il le devrait. Seulement une chose est sûre: ce n'est pas un état qui disparaît de lui-même et encore en moins en restant assis dans son canapé à la maison. La guérison ne peut être qu'active et sous contrôle médical".

Les deadlines trop courtes du généraliste

Pourtant, la prise en charge est souvent défaillante par manque de connaissance du problème, tant dans le chef du supérieur hiérarchique que du "professionnel", tous deux censés désamorcer la bombe. Le patient épuisé se résout souvent à se rendre chez son généraliste qui lui prescrit du repos. Jusque là, tout va bien. "Quand vous êtes à plat, vous devez en effet vous interrompre un certain temps", opine Lode Godderis. "Seulement, je sais d'expérience que le médecin de famille a toujours tendance à rédiger un certificat médical d'une semaine pour commencer, période qu'il se voit systématiquement contraint de prolonger vu le retour du patient devant lui", constate le spécialiste. Ce que cherche en fait à faire le généraliste, c'est à la fois éviter de distribuer des certificats médicaux de longue durée à tours de bras, ce qui est mal vu, mais aussi souvent encourager le patient à revenir faire le point, le motiver, même si cela n'est pas perçu comme tel.

"De semaine en semaine, le patient n'entreprend rien pour aller mieux"
"A mon sens, ce n'est pas la bonne approche. Le certificat médical hebdomadaire va démotiver le patient qui va être forcé de se rendre compte après 8 jours qu'il n'y arrive toujours pas, qu'il n'est pas à la hauteur à l'issue de cette première deadline", puis des suivantes. Finalement, le patient est dans un cercle vicieux: il a l'impression d'avoir un répit d'une semaine pour se remettre d'aplomb, mais à la fin de celle-ci, force est de constater que son état n'a pas changé. Il rempile pour un nouveau certificat, et aura souvent l'impression de quémander un repos supplémentaire voire pensera qu'il force la main au médecin qui estime peut-être qu'une semaine est amplement suffisante. De fil en aiguille, l'absence se prolonge, dure des mois et le patient, lui, n'a rien mis en place pour se soigner car il pense toujours n'avoir plus qu'une semaine devant lui pour se remettre. Il perd confiance en lui, culpabilise et... redoute de plus en plus le travail.

Se focaliser sur les soins, pas la fin du "congé"
"C'est également ennuyeux pour l'employeur: cela crée un certain flou sur le bien-fondé de cet absentéisme et cela l'empêche de s'organiser pour remplacer l'employé. C'est pour cela que je recommande de prescrire d'emblée quatre à six semaines au patient. C'est un signal fort pour tout le monde sur la gravité de l'état de la personne et sur le fait que des mesures sont nécessaires pour y remédier. Les personnes sujettes au burn-out sont souvent des perfectionnistes. Elles sont facilement frustrées si elles constatent qu'elles n'ont pas le contrôle, c'est comme cela qu'elles s'enfoncent de plus en plus. Il faut absolument leur faire réaliser dès le départ qu'elles doivent prendre le temps de soigner leur problème de santé. L'accepter est un premier pas sine qua non". Libéré de cette deadline trop courte, le patient ne se focalise plus sur son incapacité à reprendre le travail: il se concentre sur ce qu'il peut mettre en place pour se sentir mieux et comprendre pourquoi il en est arrivé là.

Voir le vrai professionnel et retrouver le sens du défi

Evidemment, on ne guérit pas seul dans son coin de son burn-out. Et rarement uniquement grâce au médecin de famille, malgré toutes ses bonnes intentions et sa capacité d'écoute. Lode Godderis est clair sur la question: "Il est crucial que le généraliste redirige aussitôt son patient vers un psychologue spécialisé ou qui a l'expérience nécessaire dans la problématique du burn-out. C'est seulement à partir de ce premier rendez-vous que commencera le processus de guérison". 

Faire
Mais le spécialiste insiste sur un point: le patient ne doit pas chercher qu'à se détendre. "Dans notre centre de Louvain, nous travaillons avec un cheminement de soins en deux temps. Tout d'abord, nous poussons le patient à déceler lui-même quelle est la cause de cette immense perte d'énergie. Cette clairvoyance sur soi est incontournable pour retrouver son équilibre. On y arrive en faisant ce qui nous relaxe le plus et en faisant tout ce qui nous fait le plus plaisir. Il faut, dans la mesure du possible, rester le plus actif possible. Les patients atteints de burn-out doivent graduellement mais rapidement réapprendre à être mis au défi tant d'un point de vue physique que mental. Il faut naturellement qu'ils prennent du repos mais s'ils ne vont que dans cette direction, cela ne résoudra rien du tout". Traduisez: passer six semaines à regarder Netflix et à dormir n'est pas recommandé.

Retour à la réalité: aborder le sujet qui fâche

Pas plus que s'essayer à oublier totalement le travail, les collègues, le chef et tout ce qui a poussé le patient à craquer totalement. Faire l'autruche ne sert à rien. Car après un mois et demi, il est déjà grand temps à prendre à bras-le-corps le sujet qui fâche: la reprise d'une activité professionnelle. La question à se poser: que puis-je mettre en place pour parvenir à retourner travailler? Et surtout: comment éviter une rechute? "Ce dernier point est essentiel dans la thérapie mais est pourtant trop souvent abandonné", regrette le professeur.

Impliquer les collègues
Les proches du patient ont un rôle à jouer. Et la compréhension et la patience ne suffisent pas. "L'entourage a souvent peur de mettre ce sujet sur le tapis de peur de brusquer le malade. Pourtant, je pense vraiment que c'est précisément comme cela qu'on aide son proche à avancer, en lui donnant la perspective d'une solution acceptable durablement pour lui. C'est pourquoi je plaide personnellement pour que l'on implique directement les collègues dans la réintégration du patient en burn-out. Afin d'éviter une rechute, il faut que les parties s'engagent respectivement et qu'un bon suivi soit organisé". Votre collègue est absent? Prenez de ses nouvelles, parlez-lui des bonnes choses, mettez-le en confiance pour revenir et réfléchissez avec l'équipe à comment circonscrire l'incendie. Tout le monde y gagnera.

Trois mois, pas plus

Selon le médecin, on doit faire le tour du processus de guérison en trois mois. A ses yeux, ce délai est souvent suffisant pour recharger ses batteries: "J'estime que trois mois, c'est vraiment un moment charnière dans la vie du patient. En un tel laps de temps, vous vous êtes normalement reconstruit un équilibre suffisant pour reprendre votre vie privée et professionnelle. Si vous reportez trop la remise au travail, le retour n'en sera que plus difficile. Et c'est justement très dommage, car il n'y a rien de tel qu'un job qui vous convienne et vous plaise pour booster votre santé". Encore faut-il que le job plaise au patient, pensez-vous peut-être. Se poser la question, c'est y répondre.

Stimuler le patient financièrement

Evidemment, beaucoup penseront qu'un accompagnement à long terme a un coût trop élevé. Afin de mettre ce mauvais argument (un arrêt de travail prolongé coûtera à terme bien plus qu'un suivi psychologique), Lode Godderis a élaboré dans son centre un système d'avantage financier pour le patient et le généraliste qui coordonnera le traitement: le ticket modérateur est supprimé et les consultations du psychologue sont partiellement remboursées. "Nous étudions donc la possibilité d'un système subventionné comme c'est le cas pour les diabétiques et les patients souffrant de maladies rénales. La condition est que le patient s'engage à suivre l'entièreté du traitement, jusqu'au bout. Pas question d'éluder certains aspects du processus par exemple, comme l'analyse des conditions de travail".

Quand le supérieur hiérarchique est la cause

Et l'employeur, dans tout ça? Son rôle ne peut être négligé dans le processus de guérison, et il est souvent pointé du doigt par les personnes atteintes de burn-out. "C'est un peu le piège évidemment, quand le patron ou le supérieur hiérarchique est précisément celui qui conduit au burn-out puis à la rechute. Puis, il y a aussi naturellement l'incertitude de l'employeur qui ne sait pas s'il pourra un jour recompter sur le travailleur comme auparavant. Malgré tout, mon conseil est simple: un 'Comment ça va?' sincère et bien intentionné n'a jamais fait de mal à personne. Si quelqu'un se casse la jambe au ski, vous n'avez pas peur de lui demander comment il se sent et s'il va mieux, si? C'est la même chose. Un dialogue ouvert, une porte toujours ouverte, c'est la première étape pour une transition et un retour réussis. Montrez-vous aussi disposé à adapter les exigences professionnelles à la personne qui revient, et vous vous assurez l'employé le plus engagé qui soit". Le maître mot est donc la reconnaissance mutuelle.

Vers une politique officielle contre le burn-out?

Le traitement que mettent au point Lode Godderis et toute son équipe de chercheurs et de psychologues devrait bientôt voir le jour dans trois centres différents à travers le pays. Une phase de test devrait débuter avant l'été. "Dans ces trois centres nationaux, nous voudrions suivre durant un an cent patients qui auront été traités selon notre méthode. Nous comparerons leurs résultats avec ceux de patients traités de la manière classique (généraliste, certificats prolongés, etc). Si notre hypothèse se confirme, nos recherches pourront résulter en une politique de soins officielle contre le burn-out. Mais nous sommes d'ores et déjà convaincus que notre cheminement est le plus à même de remettre les patients sur les rails au plus vite".

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    Comment cette plage de rêve a-t-elle pu virer à l’enfer absolu en si peu de temps?

    Notre journaliste Déborah Laurent est installée en Californie une grande partie de l’année. L’occasion pour 7sur7 de vous fournir l’information la plus rapide et la plus complète possible (merci le décalage horaire!). Et l’occasion pour elle de constater les différences culturelles impressionnantes avec notre plat pays et d’apprendre à vivre en famille loin de tous. Elle en parle sur son blog personnel Sea You Son (et sur Instagram ici et Facebook ici). Nous vous proposerons chaque mardi l’un de ses articles de blog ici.