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© Thomas Sweertvaegher

Une première "anger room" en Belgique: ici, vous payez pour tout casser

Elles existent déjà à l'étranger mais depuis le mois de novembre, la Belgique en est dotée à son tour. Les rage ou anger rooms, très populaires, existent désormais à Bruges. Le concept? Y démolir tout ce que vous voulez sur une musique de votre choix afin de libérer vos émotions. Payer pour tout casser tant que cela se déroule dans un endroit prévu à cet effet, est-ce salutaire?

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"Les gens viennent beaucoup durant les fêtes. Certains ont besoin de démolir des sapins et décorati­ons de Noël

Michaël, propriétaire de la première "anger room" belge
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Michaël Beernaert, le propriétaire des lieux © Thomas Sweertvaegher

L'endroit s'appelle Wreck It et c'est Michaël Bernaert, un Flamand de 27 ans, qui a décidé de se lancer dans cette entreprise d'un nouveau genre. Sur place, tout est prévu: des box, l'attirail nécessaire pour se protéger soigneusement de ses propres excès (casque, combinaison, gants et lunettes de protection, et on en passe), des outils de démolition, de la musique et, évidemment des objets à démolir que vous déterminez vous-même. Détail assez parlant: apparemment, les imprimantes hantent les cauchemars de gens nerveux car elles font partie des objets à casser les plus prisés. 

Je vous mets l'Apocalypse Now?
Plusieurs formules existent, mais si vous voulez la totale, comptez 150 euros pour le combo Apocalypse Now qui comprend une heure de craquage complet dans une pièce entièrement meublée, armé d'une batte de base-ball, une massue et un pied de biche. Une fois affublé de votre uniforme de protection, libre à vous d'exploser le bureau, la chaise, l'imprimante, un ordinateur avec clavier, une table, une lampe, une télévision et une série de bouteilles vides mais aussi une vieux meuble avec vitrine rempli d'un service ancien. 

"Parfois certains veulent de la musique classique"
Et la musique? Vous décidez, tout est possible. "J'entends rarement du R&B, c'est généralement du métal ou du rock. Mais il arrive qu'on me demande de la musique classique. Il y a aussi quelqu'un qui voulait tout casser sur des chansons populaires", explique le gérant. Après, reste à surpasser la voix intérieure qui nous empêche chaque jour de disjoncter et laisser parler sa colère pour l'exorciser. 

"L'idée m'est venue après une mauvaise journée au travail"
Le patron n'a pas l'air franchement louche, ni de refouler sa colère régulièrement. Il explique à notre collègue de De Morgen ce qui l'a poussé à se lancer dans ce projet inédit en Belgique. "Je venais de passer une journée horrible au travail lorsque je suis tombé sur un documentaire de Vice sur les rage rooms. Ça a immédiatement éveillé quelque chose en moi. Je rêvais depuis longtemps de monter ma propre affaire et cela m'a semblé être une occasion unique. Quelques mois plus tard, alors que j'étais bloqué à la maison à cause d'une blessure à l'épaule, l'idée a commencé à se préciser et j'ai monté mon business plan. Je me suis demandé de quoi j'avais besoin pour commencer... Une pièce, un marteau..."

Made in Japan
Il n'en a pas fallu beaucoup plus pour que le projet prenne ferme. Le succès immense de ces "anger rooms" à l'étranger (Etats-Unis, Canada, Russie, Australie, Royaume-Uni) a achevé de convaincre le jeune homme qu'il tenait un filon exploitable en Belgique. Le concept tel qu'il est commercialisé aujourd'hui partout dans le monde serait né au Japon - tiens donc - mais avec leurs arènes, les Romains avaient déjà compris que les individus ont un goût prononcé pour la violence. 

Boom de Noël
Depuis l'ouverture, il y a un peu plus de deux mois, Wreck It tourne à plein régime. Deux groupes se sont immédiatement présentés pour découvrir l'expérience et avant les fêtes, la petite entreprise de démolition contrôlée a connu un essor particulier. Visiblement, les gens ont à cette période une furieuse envie d'exploser des sapins et des décorations de Noël. "Mes premiers clients sont venus de Bruxelles. Ils ont fait le trajet en transports en commun jusqu'ici afin de libérer leurs frustrations liées à leur rupture. Après coup, ils étaient vraiment soulagés", sourit-il. 

"La différence se voit sur leur visage"
Mais ces pièces de la colère n'entretiennent-elles pas le besoin de violence de certains? "Je n'ai pas de clients fixes, et je ne suis pas sûr qu'il faille compter sur des 'habitués' pour faire tourner ce genre de commerce. La plupart des gens arrivent ici avec un but précis, quelque chose qu'ils veulent réussir à faire sortir. Chez beaucoup de gens, on voit la différence entre l'avant et l'après "rage" sur leur visage". Il se souvient notamment d'une jeune fille amenée à son insu sur place par son frère. "Elle avait vécu beaucoup de choses mais ne voulait jamais rien laisser transparaître. Son frère voulait qu'elle se laisse aller. Elle a commencé calmement - elle avait initialement pris la formule de base à 30 euros - mais a rapidement enchaîné les extras. Après coup, on voyait que quelque chose avait changé en elle".

Ventiler
Reste à voir si ce déchaînement effectif de notre colère réprimée est salvateur ou non. Le concept des "anger rooms" repose totalement sur l'idée qu'il est libérateur d'évacuer la pression intérieure. Ventiler ses pensées négatives ou sombres pour ne pas imploser ou devenir fou. La catharsis, héritage notamment de la psychanalyse selon Freud, est toutefois remise en question par Brad Bushman, professeur en psychologie qui a remporté un prix Nobel. Ce dernier a expliqué que "pousser quelqu'un à faire de la boxe sur un punching-ball alors qu'il y fait un transfert et imagine le visage de son pire ennemi est le pire que l'on puisse faire. Cela ne diminuera pas les pulsions agressives, mais cela les amplifiera". Avec pour conséquence de, peut-être, finir par réellement utiliser la violence lors d'une prochaine pulsion de colère. Idem "pour les pièces de la colère"?

"Vous êtes calme à cause de l'épuisement physique uniquement"
Peter Kuppens de la KU Louvain le confirme: "Il est vrai que réprimer ses émotions est négatif à long terme et que cela peut augmenter les risques de maladies cardiaques et circulatoires. Il est important de parvenir à gérer ses émotions mais la communauté scientifique ne soutient pas ces rage rooms". L'expert explique que dans ces "anger rooms", vous ne parvenez pas à mettre votre problème ou votre conflit en perspective. "Penser à une personne ou une situation qui vous met en colère durant une heure sans vous arrêter tout en cassant un bureau ou une chaise, c'est juste ruminer sa haine. Cela devient un mantra, comme un monologue qui s'imprime de plus en plus profondément en vous. Le sentiment de calme que vous ressentirez peut-être après ne sera dû qu'à votre épuisement physique, mais votre colère ne sera en réalité pas diminiuée. Les études le prouvent". Des propos à étudier avant de se ruer vers les "anger rooms".