L'intelligence artificielle s'invite aussi sous la couette. Ici, une poupée développée par la Shenzhen Atall Intelligent Robot Technology dans la province de Guandong en Chine.
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L'intelligence artificielle s'invite aussi sous la couette. Ici, une poupée développée par la Shenzhen Atall Intelligent Robot Technology dans la province de Guandong en Chine. © EPA

Dans ce futur-là, les hommes trompent leur femme avec un robot sexuel: “Ça nous pend au nez”

InterviewDans son nouveau roman, Tatiana de Rosnay imagine un futur où les robots s’inviteront dans tous les pans de notre vie, même sexuelle. Est-ce vraiment de la fiction?

Clarissa Katsef, écrivain, vit dans une résidence pour artistes ultra sécurisée à deux pas de l’endroit où se trouvait la Tour Eiffel, détruite par un attentat dix ans plus tôt. Dans le monde de Clarissa, qui pourrait être le nôtre d’ici quelques années, la technologie a pris le pas sur l’humain, elle facilite la vie autant qu’elle la contrôle tandis que les abeilles et les fleurs n’existent plus et que le sable disparaît à cause de la montée des mers dans lesquelles on ne peut plus se baigner parce qu’elles sont trop polluées. 

On vous en parlait ici: le roman “Les fleurs de l’ombre de Tatiana de Rosnay est sorti mi-mars, deux jours avant la fermeture des librairies. Un coup dur pour la romancière. “J’ai eu un accueil extrêmement enthousiaste et puis, un long silence”, nous confie-t-elle au téléphone. “Je me suis dit que j’avais écrit ce livre pour rien.” Et puis la vie a repris et par un étrange paradoxe, alors que son roman nous parle des nouvelles technologies qui détricotent, petit à petit, les relations humaines, ce sont ces nouvelles façons de communiquer qui lui ont permis de faire exister son œuvre pendant le confinement. “Mon héroïne, Clarissa, devient parano à force d’être épiée par son téléphone, par son ordinateur, elle les voit comme des ennemis, elle déteste être géolocalisée... Ce Covid-19 nous empêche de nous toucher, de nous embrasser, de nous voir dans la vraie vie. On fait tout par écran interposé et c’est dingue, en fait, parce que ça qui nous sauve.” 

Tatiana de Rosnay se dit “moins parano” que son héroïne mais admet se poser beaucoup de questions sur l’après-confinement. “C’est étrange d’évoluer dans un monde où les gens doivent s’éviter. Qu’est-ce que ça va laisser comme traces? Comment va-t-on faire, dans ce monde d’après, pour retrouver notre place en tant qu’humain? Est-ce que ça va faire le bonheur des machines ou est-ce qu’on a encore une chance de s’en tirer?”

Tatiana de Rosnay a sorti "Les fleurs de l'ombre" en mars.
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Tatiana de Rosnay a sorti "Les fleurs de l'ombre" en mars. © Robert Laffont

Dans “Les fleurs de l’ombre”, les robots sont partout: ils assurent la sécurité, ils livrent les courses sur les balcons, ils affichent les mails et SMS sur le mur et ils s’invitent même sous les draps. Et ce n’est pas de la fiction... Les robots sexuels sont de plus en plus perfectionnés, pensés pour répondre aux besoins les plus primaires des hommes (surtout). De nos jours, certains robots sont conçus pour prodiguer la “meilleure fellation” possible et sont même dotées d’un point G. Dans le roman, le mari de Clarissa lui explique: “Il est impossible de résister. Ils sont perpétuellement de bonne humeur, ils n’ont pas de migraine, de ménopause, de maladies, de sautes d’humeur, c’est du bonheur et du plaisir à volonté.” Tatiana sourit au téléphone: “Certains lecteurs ont cru que j’avais inventé tout ça, on m’a dit que j’avais une imagination tordue. Mais ça existe vraiment. Les ventes de sex toys et de poupées sexuelles ont explosé durant le confinement. Nous vivons dans un monde qui devance nos désirs et nos envies.” 

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Laisser les robots envahir nos vies sentimenta­les, affectives, est-ce que ce n’est pas le plus grand danger?

Tatiana de Rosnay

Pour paramétrer son robot et afin qu’il soit prêt à répondre à tous ses fantasmes, le mari de Clarissa partage des informations très personnelles. “On donne de soi, on dévoile nos intimités, nos goûts, nos envies mais à qui on donne ça?”, se demande Tatiana. “L’intelligence artificielle, puisque c’est de cela qu’il s’agit, est quelque chose de spectaculaire: un médecin robot ne se trompe jamais et peut nous sauver mais ça ouvre aussi la porte à des dérives aussi inquiétantes que fascinantes. Laisser les robots envahir nos vies sentimentales, affectives, est-ce que ce n’est pas le plus grand danger?”

Les robots sexuels ne disent jamais non et c’est dangereux: l’humain pourrait bien s’habituer à cette soumission permanente, à l’exécution de ses moindres désirs. “Il y a des hommes qui se mettent en couple avec leur robot sexuel et qui sont heureux. La lettre de François, dans le livre, est à la fois horrible et drôle. Dire: mon mari à une maîtresse, c’est plus facile à dire que: mon mari me trompe avec un robot. Et pourtant, ça nous pend au nez.” Tatiana de Rosnay provoque un étrange débat à la maison. Elle interpelle, interroge. “Ça montre quelque chose de très laid, on n’a pas envie d’en parler.” 

Tatiana de Rosnay
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Tatiana de Rosnay © Charlotte Jolly de Rosnay

“Je ne suis pas un auteur feel good, j’ai beaucoup de respect pour ceux qui le sont, mais c’est vrai que j’aime bien ouvrir les portes de la réflexion”, admet-elle. Elle ajoute en riant: “Mais dites quand même que ce livre parle du couple, de l’amour, de la famille, il y a de l’espoir. Le futur que je décris ne donne pas envie du tout mais notre présent non plus. On ne peut plus s’embrasser, se toucher. Ce n’est pas un roman pour plomber les lecteurs mais je voulais parler de résilience, de ce qui nous lie. Clarissa fait un choix à un moment et elle a raison. Elle fait le choix d’être avec quelqu’un qui l’a toujours soutenu et elle fait le choix de se retrouver face à la nature. Et ça, ce sont des choix qui s’offrent à nous. Je ne savais pas que mon livre allait s’inscrire autant dans l’actualité. Le futur nous fait peur mais mon père (Joël de Rosnay, grand futurologue) dit toujours: ‘Je m’intéresse au futur parce que c’est là que je vais passer le reste de ma vie’. Au lieu d’avoir peur, on doit s’y pencher et s’interroger.” S’y préparer en fait, pour le vivre au mieux.

“Les fleurs de l’ombre” est aussi une ode aux personnes âgées, ces seniors et super seniors dont on s’est rappelé l’importance et la fragilité en ces temps compliqués de Covid-19. La résonance de ce livre dans l’actualité est étonnante. Ça ne l’empêche pas d’être divertissant. 

“Les fleurs de l’ombre”, Tatiana de Rosnay, aux éditions Robert Laffont

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