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Mazarine Pingeot © Photo News

Elle est belle et elle “a un nom”. Violée, elle fait face à un choix horrible: se taire ou être lynchée

InterviewMazarine Pingeot sort “Se taire”, un roman qui dit qu'il faut parler quand on a été violée, peu importe le nom de famille que l’on porte. Beaucoup pensent qu’elle s’est inspirée de l’histoire de Pascale Mitterrand, la petite fille de son père, qui avait accusé Nicolas Hulot de viol. Pascale avait 20 ans à l'époque, elle était photographe et l'affaire a été médiatisée l'année passée alors qu’elle ne l'avait pas souhaité. Il y a effectivement quelques parallèles. “Mais ce n’est pas son histoire”, nous dit Mazarine Pingeot au téléphone. “Elle n’est pas Mathilde. C’est écrit dans le prologue: au lieu de s’intéresser au problème de fond, on cherche des noms. L’histoire de Pascale m’a inspirée mais comme d’autres histoires moins connues.” L'anecdotique étant désormais évacué, on peut entrer dans le vif du sujet.

Mathilde est belle, jeune, photographe. Elle vient d’une famille dont tout le monde connaît le nom. Son père est un chanteur apprécié de tous, son grand-père était un poète engagé. Quand on l’envoie photographier l’homme désigné prix Nobel de la paix, chez lui, elle pense avoir l’occasion, enfin, de s’inventer son propre destin. C’est précisément ce jour-là qu’il bascule : le Nobel la viole et Mathilde, bouleversée, est réduite au silence par ses proches. De par la notoriété de sa famille, Mathilde n’est pas une victime comme les autres. On la prévient : si elle parle, elle se fera lyncher, on l’accusera d’avoir voulu attirer l’attention… Alors il vaut mieux qu’elle se taise “pour son bien”. Elle s’exécute jusqu’à ce qu’elle rencontre Fouad, jaloux, possessif, tyrannique et qu’elle comprenne, enfin, qu’il faut qu’elle apprenne à dire non.

Mazarine Pingeot sort “Se Taire”, un roman engagé et bien de son époque puisqu’il fait référence immédiate à l’ère Me Too. Un mouvement qu’elle soutient et qu’elle estime nécessaire “pour tout ce qu’il a autorisé et libéré comme parole” mais dont elle regrette, dès les premières pages du livre, “l’aspect négatif”. Elle écrit : “Les bons pères de famille pouvaient trembler, plus ils affichaient de vertu, plus dure serait la chute. On traquait indifféremment les cavaleurs et les curés défroqués, nul n’échapperait à la chasse à l’homme, puisque l’homme, potentiellement, était une bête de proie.” “C’est l’aspect négatif de la chose : la chasse à la délation”, analyse-t-elle. “Ça ne remet pas en cause le fond, c’est la forme qui pose question et c’est lié aux nouvelles formes de communication. Les réseaux sociaux, on le sait, ça permet la rumeur, le buzz hyper concentré.”

Mathilde, la jeune photographe qui se fait violer, dit à la page 28 du livre: “J’ai été prévenue assez tôt que je n’aurais de valeur qu’une fois identifiée comme la fille de mon père”. On lui répète souvent qu’on ne s’intéresse à elle que parce qu’elle porte ce nom, celui de son père, très connu. C’est un sentiment que vous connaissez?

C’est très particulier comme sentiment et ça l’est encore plus pour moi. Parce que pendant 19 ans, je n’étais pas censée être la fille de mon père. J’ai grandi sans ça et puis, après, avec. C’est quelque chose qui se passe dans les familles qui ont pignon sur rue, il ne faut pas forcément être connus médiatiquement. Être connu dans son milieu suffit. Mais oui, c’est plus compliqué d’exister, c’est la loi du clan: la famille est plus importante que l’individu.

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© Julliard

Mathilde a été violée et elle confie, après, que le monde est toujours pareil mais qu’elle ne l’est plus du tout. “Les choses ne changent pas quand vous vous transformez. Rien n’a bougé, tout m’observe.” Comment avez-vous pu décrire au plus près les sentiments d’une victime de viol? Il faut inventer, imaginer mais être au plus près de la réalité, pour ne heurter aucune femme ayant été agressée...

C’est le vrai travail du romancier pour le coup. On écrit à la fois sur ce qu’on connait mais on s’aventure dans des espaces qu’on ne connait pas et des histoires qu’on n’a pas vécues. Pour être juste, il faut être dans l’empathie. Il y a beaucoup de témoignages sur lesquels j’ai pu m’appuyer. Il y a eu des discussions aussi avec des gens que je connaissais et qui ont vécu ça. Et puis, on peut transposer aussi: quand dans sa vie, on vit un choc, un drame, même si ce n’est pas un viol, on constate que le monde n’a pas bougé mais que nous, on est transformé. On emprunte à sa propre expérience, ça permet d’imaginer un peu.

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Souvent, les femmes culpabili­sent pour le mal qu’on leur a fait. Malgré nous, on donne raison à celui qui nous critique, nous agresse

Mazarine Pingeot

Mathilde ne s’est pas défendue et elle s’en veut. Elle répète qu’elle a même fait son travail “après”: elle a fait la photo qu’on lui avait demandée de faire. Mais ça n’en est pas moins un viol et c’est important de le dire.

Évidemment, c’est toute la complexité du truc. Elle s’en veut à elle, comme si elle avait pu être, d’une certaine manière, responsable de ce viol. Elle s’en veut parce qu’elle n’a pas su dire non et parce qu’elle a fait son travail après l’agression. Elle a été missionnée pour ça. Elle fait le bon petit soldat. Elle est la victime idéale. Elle permet que le bourreau, d’une certaine manière, soit co-responsable du viol. Mais souvent, les femmes culpabilisent pour le mal qu’on leur a fait. Malgré nous, très rapidement, on donne raison à celui qui nous critique, nous agresse. J’ai observé ça chez les autres mais aussi chez moi.

Elle porte un nom célèbre, elle n’est du coup pas une victime comme les autres. Elle a deux possibilités : “Me taire ou me battre contre l’impossible.” Vous pensez que malgré tout, connue ou pas, on doit parler? Dénoncer?

Il faut parler mais pas à n’importe qui, n’importe comment. La parole est tellement délicate et peut être manipulée. Elle peut être déformée, sortie de son contexte, dénaturée, c’est dur de rester maître de sa parole. C’est compliqué mais il faut dire, il ne faut pas se taire. Parler, c’est le préalable à tout le reste, au travail qu’on peut faire pour avancer, à la reconnaissance d’avoir été maltraitée. Si on ne parle pas, il ne peut rien se passer. Ne pas parler, c’est quelque part être complice du bourreau.

Vous écrivez que si Mathilde porte plainte, elle sera lynchée. Et que même si son agresseur est reconnu coupable, “la justice n’efface pas 15 ans de lynchage”… Alors, elle aurait dû s’adresser à qui?

Dans le meilleur des cas, il y a des institutions qui sont faites pour ça. Le politique prend ça très à cœur aujourd’hui. Ça va faire bouger les choses. On a vu le Grenelle sur le féminicide en France, ça va peut-être se traduire d’un point de vue législatif. On va vers un progrès. Je pense qu’il faut que ça passe par la justice même si elle ne peut pas tout faire. La victime doit répéter, elle va se retrouver face à un agresseur qui va nier. C’est dur, c’est violent, tout se rejoue à nouveau. Le mieux c’est d’être accompagnée psychologiquement.

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On finit tous par aller chercher le buzz plutôt que la complexité des choses. Ce qui m’agace, c’est l’hypocrisie. Je préfère qu’on assume le truc. Qu’on ne prétende pas être dans une analyse profonde de la société alors qu’on raconte juste des ragots un peu cracra. J ai beaucoup de mal avec ce type d’hypocrisie.

Mazarine Pingeot

Vous avez inscrit cette histoire sur un axe temporel assez long. Elle est violée lorsqu’elle a 20 ans, puis elle change de métier, elle rencontre Fouad, elle a un enfant…

Je voulais voir comment cette agression continue à faire son travail. Elle vit avec ce truc-là qui l’habite intégralement: ça décide du choix de son compagnon, de son métier. Ses choix amoureux sont biaisés par ça. Elle répète l’histoire : elle se met dans une relation toxique avec quelqu’un qui ne la respecte pas, qui est pervers. Comment le mécanisme de répétition, la violence continuent-elles à se diffuser? Ça m’intéressait.

Quand on écrit un livre sur un sujet aussi sensible et aussi actuel, on espère que ça aura un impact ? Que certaines lectrices oseront, par exemple, enfin dire ce qu’elles ont subi ?

J’aimerais bien que ça aide mais on n’écrit jamais avec un but aussi précis. Dans un roman, on essaie de mettre en avant les différences de points de vue. J’ai essayé de creuser son ambivalence à elle, elle ne se révolte pas quand il faudrait qu’elle se révolte. J’espère avoir mis des mots sur des choses que certaines femmes n’ont pas réussi à élaborer. Essayer d’être au plus juste, ça permet de mettre des mots sur des émotions difficiles à dire, indicibles.