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Ils se réconcilient après une dispute de 27 ans: en famille, il est doux de faire la paix

InterviewSe disputer en famille laisse des plaies béantes que l’on croit impossible à cicatriser. Lionel Duroy nous donne de l’espoir avec le roman “Nous étions nés pour être heureux” qui s'inspire de sa propre histoire. Il n’a pas parlé à ses frères et sœurs pendant 27 ans. Son livre raconte leurs retrouvailles. 

Pour certains, écrire est une question de vie ou de mort. Lionel Duroy est de ceux-là. S’il n’avait pas pris la plume pour coucher sur papier son enfance douloureuse, il n’aurait pas trouvé le souffle nécessaire pour continuer à vivre. “Priez pour nous”, paru en 1990, a provoqué l’éclatement de la cellule familiale. Ses frères et sœurs lui ont tourné le dos, préférant oublier ce qu’il leur a été infligé par leurs parents. Ça n’a pas empêché Lionel Duroy d’explorer le sujet, de le retourner dans tous les sens, de l’étudier à la loupe pour peut-être, un jour, arriver à s’en débarrasser. Il y a eu “Écrire”, “Le chagrin”, “Colères”, “L’Absente” et aujourd’hui, enfin, l’heure de l’apaisement. “Nous étions nés pour être heureux” raconte les retrouvailles de Paul avec ses neuf frères et sœurs, qu’il n’a pas vus depuis près de 30 ans. Paul les rassemble autour de la table. Il a aussi invité leurs enfants, les siens et même ses deux ex-femmes. Viendra qui voudra et advienne que pourra.

Citation

On ne s’est pas parlés pendant 27 ans, c’est un gros écart, mais il y a beaucoup de choses qui sont tombées : la honte, la peur du qu’en di­ra-t-on… On se parle avec plus de force et de sincérité à 60 ans qu’à 30.

Lionel Duroy

Lionel Duroy sourit quand on lui demande si Paul est son double de fiction. “J’ai retrouvé mes frères et sœurs mais je n’ai jamais organisé de grand repas. C’est un rêve qu’on a quand on commence à se faire vieux. Réunir tout le monde, mes ex-femmes, mes enfants, mes petits-enfants, mes frères et sœurs, c’est une idée magnifique mais c’est un fantasme. Je leur ai dit, cette fois, que j’allais écrire un livre sur notre réconciliation. Ils étaient d’accord.”

Sa réconciliation à lui est identique à celle du livre : après 27 ans de silence, ses frères sont venus chez lui et lui ont demandé pardon. Pardon de ne pas avoir compris son besoin d’écrire, de ne pas l’avoir soutenu, d’avoir essayé d’empêcher la sortie de son roman, pardon de ne pas connaître ses enfants. “Ils m’ont dit : on ne veut pas te déranger, si tu veux qu’on reparte, on s’en va. J’ai dit, comme dans le livre : ça me fait plaisir.” Le premier pas était fait.

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Lionel Duroy © Hannah Assouline

“Nous étions nés pour être heureux”, c’est une histoire de famille au sens large. On y règle ses comptes, on s’en veut, on ne se comprend pas et parfois, par chance, on se pardonne. “On a tous plus de 60 ans aujourd’hui. On ne s’est pas parlés pendant 27 ans, c’est un gros écart, mais il y a beaucoup de choses qui sont tombées : la honte, la peur du qu’en dira-t-on… On se parle avec plus de force et de sincérité à 60 ans qu’à 30. Ce que j’ai aimé, c’est qu’on n’a plus envie de se dire des choses désagréables, on n’est plus hargneux ou méchants. Quand Paul a l’impression que la conversation risque de virer à la dispute, il change de sujet. Il ne faut pas rater ce moment, ces retrouvailles, alors on est très soucieux de ne pas se dire des choses violentes.”

Ce roman touchant et lumineux nous rappelle qu’il n’y a jamais qu’une seule version de l’histoire. Même si on grandit avec les mêmes parents, on ne les a pas connus au même moment, ils n’ont pas eu le même impact sur nous. Un événement qui a traumatisé un enfant sera oublié par un autre… En famille, il y a toujours plusieurs points de vue et personne ne détient la vérité absolue. “Ça a été tout le malentendu de départ, il y a 30 ans. Ils m’ont dit que je n’avais pas le droit d’écrire notre histoire. Mais j’écrivais MON histoire. Moi, l’année de mes 10 ans m’a fait sauter la tête… Mais quand j’avais 10 ans, les derniers de la famille n’étaient pas nés et les aînés étaient assez grands pour moins souffrir de la folie qui s’installait dans notre famille. Ils ne comprenaient pas ça à l’époque. Aujourd’hui, ils ont compris : ce n’est pas parce qu’on est dix enfants qu’on a tous vécus la même chose.”

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Lionel Duroy s’est brouillé avec ses frères et sœurs pendant 27 ans. Ils n’ont pas connu ses enfants. Ses livres ont fait souffrir des gens. Mais il ne les regrette pas. “Ma démarche depuis le début, c’était dire l’indicible et le caché. Ma mère avait très peur du qu’en dira-t-on. Moi je pense qu’on ne peut pas élever des enfants en s’acharnant à cacher tout ce qui dérange. Je sais que j’ai fait des livres qu’on peut qualifier d’impudique mais mon travail, c’est de dire ce qu’on n’ose pas avouer, ce qu’on n’ose pas mettre en mots. J’ai appris la vie en lisant des livres impudiques. Ce ne sont pas des adultes qui m’ont expliqué comment on faisait l’amour, comment on tombait amoureux et je remercie les centaines d’auteurs que j’ai lus et qui m’ont raconté la vie de façon intime et secrète. Heureusement qu’il y avait ça...”

Aujourd’hui, Lionel Duroy est “très heureux”. “Nous étions nés pour être heureux” vient clore une partie du travail qu’il a commencé il y a 30 ans. “Le thème de la famille me passionne. Je veux comprendre comment ça se passe, pourquoi la plupart des familles sont pathologiques, pourquoi on sort de là à moitié fou. Moi, ça m’a foutu en l’air. Je me suis enfui avec un de mes frères à 18 ans, parce qu’on allait en crever. On ne naît pas ailleurs que dans sa famille, c’est le passage obligatoire, c’est le berceau originel pour tout le monde. C’est incroyable que ça se passe de façon aussi douloureuse, souvent. J’adore mes frères et mes sœurs, on vient d’un monde impossible mais on a tous traversés ça ensemble, je me suis construit avec eux, je les aime.”

“Yann Moix est un homme à terre, il m'a beaucoup touché”

Parmi les histoires de famille qui ont défrayé la chronique ces dernières semaines, il y a celle de Yann Moix. Comme pour Lionel Duroy, c’est un livre de l’ancien chroniqueur de l’émission On n’est pas couché qui a mis le feu aux poudres. Lionel Duroy était sur le plateau d’ONPC quand Yann Moix est venu faire son mea culpa. “Il m’a énormément touché. On me dit que je suis naïf. On me dit qu’il a calculé son coup. Moi je crois qu’il a pris un sérieux coup au cœur et à la figure. Il n’avait pas anticipé. Il est vraiment atteint. C’est un homme à terre. Ça m’était très désagréable. J’avais prévenu que si l’émission tournait au procès, je ne voulais pas la faire. Mais ça n’a pas tourné au procès, c’était bien. Yann Moix me touche infiniment, c’est un écrivain. Cette histoire entre son père et son frère, c’est un fait divers et ça a débouché sur une histoire d'antisémitisme. Il a dit que c’était une monumentale connerie, qu’il était malheureux à l’époque et quand on est malheureux, on utilise la haine. J’ai beaucoup travaillé sur l’antisémitisme et c’est une façon de se dire qu’on se déteste soi-même. On cherche un bouc émissaire. J’entends la souffrance de Yann Moix, et l’étendue de sa connerie d’il y a 30 ans. Il a essayé pendant 30 ans de devenir un homme bien. Je le crois.”