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Myriam Leroy © Astrid di Crollalanza

“Je ne sais pas ce qu’il faut faire quand on est harcelée: j’ai tout essayé et rien ne me semble satisfaisant”

InterviewC’est un message ordinaire envoyé sur Facebook. Il s’appelle Denis et il aime beaucoup son travail. Elle est journaliste à la radio. Elle lui répond. L’échange est charmant, poli. Denis est heureux : “C’était pas tous les jours qu’on pouvait papoter avec une star.” Très vite, l’échange banal tourne au monologue énervé. Denis est frustré, il ne supporte pas le silence de celle à laquelle il s’adresse, il se sent humilié et tout devient prétexte au reproche, à la critique, à l’insulte. La narratrice devient sa proie, il s’amuse, il exulte, il se donne en spectacle. La violence est permanente, insidieuse ou fière. Denis écharpe sa cible sur les réseaux sociaux. Sa défense ? La protagoniste est une “célébrité”, il est donc “normal” qu’elle soit exposée plus qu’une autre à la “vindicte populaire”. 

Le harcèlement a duré quatre ans. Quatre ans d’enfer pour celle qui, de l’autre côté, croyait que cesser de nourrir le troll suffirait à le faire taire ou au moins à détourner son attention. “Les yeux rouges”, le deuxième roman de Myriam Leroy après l’excellent “Ariane”, s’inspire de son histoire personnelle. La journaliste a été harcelée en ligne pendant des années. C’était avant l’affaire Weinstein, c’était avant qu’on autorise les femmes à rapporter les comportements masculins sexistes, misogynes, agressifs. Elle a porté plainte, l’affaire judiciaire suit son cours.

“Beaucoup de gens croient que l’écriture de ce livre a été une thérapie mais pas du tout”, nous confie-t-elle par téléphone. “Pour moi, ce qui fait office de thérapie, c’est la thérapie. J’ai fait un travail romanesque sur un sujet qui me touche personnellement. Ça ne m’a pas fait du bien mais je n’aurais pas pu ne pas l’écrire. C’est un peu confus dit comme ça mais il y a quelque chose de l’ordre de l’évidence. Je suis satisfaite d’avoir réussi mon pari : les échanges sur Internet sont rarement présents dans la fiction. On ne sait pas quoi en faire. Dans un roman, quand les gens doivent se parler, ils boivent un café ensemble mais nous, dans la réalité, on échange via des messageries électroniques. Je crois que je propose une histoire dans l’air du temps.”

Myriam précise que même si elle s’est largement inspirée de son vécu, elle ne prétend pas à l’exactitude des faits. Il y a des adaptations chronologiques, une mise en scène des échanges virtuels. “Mais je relate quelque chose qui est de l’ordre de la vérité. Cette fille, ce n’est pas moi mais c’est une créature qui est inspirée de ce que je suis.”

Quand ça vous est arrivé, à quel moment avez-vous compris que c’était du harcèlement ? Quel a été l’événement déclencheur où vous vous êtes dit : ça suffit, il faut que ça s’arrête.

Assez rapidement. J’ai compris assez vite que c’était du harcèlement mais autour du moi, les gens disaient que ce n’était pas ça. Ils ramenaient ça à l’ordre du conflit, de la dispute mais c’était très unilatéral. Je n’ai jamais répondu à cet homme. On réduisait à l’époque la portée du comportement de prédation sur Internet mais déjà en 2012, j’envisageais de porter plainte. Il y a sept ans, je trouvais déjà que des lignes avaient été franchies.

Vous avez d’ailleurs déposé une première plainte mais ça n’a pas abouti.

Ma première plainte avait été déposée trop tôt. L’affaire Weinstein n’était pas encore passée par là. Là, l’affaire est en cours. On verra ce que ça donne. À refaire, et je sais que ce n’est pas dans l’air du temps de dire ça, je ne suis pas sûre que je porterais plainte. Parce que ça expose à la poursuite, à d’éventuelles représailles. Je ne sais pas ce que je ferais. Je ne sais pas quelle est la bonne réaction à avoir quand on est harcelée, je n’en sais rien. J’ai exploré des pistes : j’ai essayé l’indifférence, j’ai demandé explicitement que ça cesse, j’ai quitté les réseaux sociaux. J’ai tout essayé et rien ne me semble satisfaisant.

Mais alors on fait quoi ? On fait comment ?

Le sentiment de l’impunité, il vient de l’impunité. La justice est débordée, les services de police ne sont pas extensibles, je comprends tout ça. Mais il faut une réponse politique et collective. Je ne sais pas où on va mais ça avance petit à petit. Depuis Weinstein, on commence à voir que c’est un phénomène de société. Avant, le harcèlement était sans cesse réduit à des faits divers isolés. La plupart des journalistes femmes sont harcelées. Les nanas qui prennent la parole dans l’espace public sont harcelées. Souvent avec le même modus operandi et le même profil de harceleur : c’est universel et on ne peut plus l’ignorer.

Vous avez confié dans une interview accordée au journal Le Soir que vous étiez en colère depuis toujours. C’est une colère qui vous porte ?

Ça dépend, quand elle me submerge, elle n’est porteuse que d'angoisses mais canalisée, c’est un moteur créatif. Cette colère, c’est une nature. C’est dans la mienne d’être heurtée par l’arbitraire. Un des trucs qui me déplaît le plus dans la vie, et qui est l’enjeu du harcèlement, c’est quand on parle à ma place. Quand on est harcelé, on est défini par ce que les gens disent de nous et on est privé de notre voix surtout quand la machine médiatique se met en marche. Je voulais montrer comment la narratrice était dépossédée de sa parole. C’est un truc qui m’a toujours énervée, petite, quand les adultes parlaient à ma place.

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Myriam Leroy © Romain Garcin

Est-ce que c’est nécessaire d’être en colère quand on est une femme ? C’est nécessaire de s’indigner? Sans ça, on n’est pas entendue?

Je ne sais pas s’il est nécessaire d’être en colère mais je sais qu’on vit mieux quand on n’est pas en colère. Certaines n’ont pas le luxe de s’en priver. Moi je ne crie pas, je dis la même chose, de manière posée, depuis toujours. Je renvoie au monde, avec une sorte de distance et de violence, la violence qu’il m’inflige. Quand la colère est là, il faut l’exprimer. Mais aujourd’hui, que font les femmes de la colère qu’elles ont en elles ? Pas grand-chose.

Une femme en colère est souvent taxée d’hystérique. Ça ne pousse pas à l’être.

Les femmes en colère, même extrêmement calmes, sont perçues comme des hystériques. Hystérique est un mot qui n’a pas d’équivalent masculin. C’est un mot profondément sexiste. Pour un peu qu’une femme en colère monte à la tribune, elle devient inaudible. Un Jean-Luc Mélenchon au féminin, c’est inenvisageable. Les gens ne sont pas prêts à avoir un équivalent féminin emporté et colérique.

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Les Yeux Rouges de Myriam Leroy. © Seuil

Dans le livre, on déconseille à la narratrice d’écrire un livre au sujet de son harcèlement. Est-ce que pendant l’écriture de ce livre, vous vous êtes dit que c’était peut-être accorder trop d’importance à votre harceleur?

Je m’en fous. Il n’existe plus vraiment pour moi. Je m’en fous, même s’il est ravi, si c’est son grand soir, son heure de gloire... Aujourd’hui, je dois attendre. Je n’en sais pas plus. Je ne sais pas s’il va être puni. Je prends ça avec pas mal de détachement, je ne m’attendais pas à ça. Lui, je m’en fous mais le sujet, je ne m’en fous pas. Je trouve le harcèlement intolérable. Disons que ce qui lui arrive n’est plus de mon ressort, j’ai été au bout de ce que moi, je pouvais faire. Je ne sais pas d’où j’ai attrapé cette sagesse. Je suis hyper relax. On ne m’a en tout cas pas dit en réalité de ne pas le faire. Mais de toute façon, ça ne sert à rien de me dire de ne pas faire quelque chose parce qu’à mes yeux, ça rend l’entreprise encore plus juteuse à mener. J’ai pesé le pour et le contre et le pour l’emportait.

Ses larmes dans les coulisses du TTO

Myriam Leroy est journaliste, même si elle ne tire plus ses revenus principaux de l’exercice de son métier. L’affaire Dieudonné l’a poussée à prendre ses distances avec le milieu des médias “pas hospitalier pour les femmes”. Elle regrette le traitement réservé en son temps à cette affaire. “Personne n’a relevé, même de façon anecdotique, l’incroyable haine des femmes qui s’exprimait à travers ces insultes. Je n’en veux à personne en particulier mais j’ai été heurtée par le système. Je ne me suis pas sentie soutenue.” Si elle s’est mise en retrait, on l’entend toujours en radio sur La Première, elle écrit des livres donc, elle a un projet de documentaire sur le harcèlement et depuis quelques jours, la pièce Sisters qu’elle a écrite avec Mehdi Bayad et Albert Maizel est de retour au Théâtre de la Toison d’Or. “J’adore bosser pour ce théâtre. C’est facile, fluide, agréable. J’ai des partenaires professionnels stimulants. On m’a proposé d’écrire cette pièce et le sujet me plaisait. Ce sont trois femmes qui parlent de leur religion, une catholique, une juive et une musulmane. J’ai été mandatée pour le côté chrétien. La pièce a été entièrement réécrite depuis l’année dernière. On n’était pas tout à fait convaincus de ce qu’on avait fait. Là, on a passé tout l’été à réécrire, on a assisté aux répétitions, on a travaillé avec les comédiennes. Je suis fière ce qu’on a fait. Je l’ai vue la semaine derrière, en conditions réelles, avec un public, je me suis effondrée en larmes pendant les applaudissements. Les gens n’ont pas l’habitude de me voir émue, ils n’en revenaient pas.”

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