Annas Koundi, Adel Mezroui et Abdellah Nouamane, trois djihadistes belges de la première heure.
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Annas Koundi, Adel Mezroui et Abdellah Nouamane, trois djihadistes belges de la première heure. © VTM Nieuws

À la rencontre de djihadistes belges détenus en Syrie: “Que pense le monde de nous?”

Un confrère de VTM Nieuws s'est rendu dans une prison kurde en Syrie où sont détenus plusieurs milliers de combattants de l’Etat islamique. Parmi eux, trois Belges, qui ont accepté de répondre à ses questions. Morceaux choisis.

À Hassaké, une ville du nord-est de la Syrie, une ancienne école située non loin du centre-ville fait désormais office de prison. Pourtant, de l'extérieur, rien ne semble indiquer que ce bâtiment peint en vert abrite pas moins de 5.000 combattants de l’organisation terroriste Etat islamique, bien gardés par les forces kurdes.

De Shariah4Belgium à la prison kurde d’Hassaké

À l’intérieur, des centaines d’hommes en tenue orange sont entassés dans des petites pièces insalubres. La plupart sont émaciés, mal en point, blessés ou à l’agonie. Une plus grande salle, où la puanteur règne en maître, sert d’infirmerie. C'est là qu’attendent trois djihadistes belges, qui ont été “préparés” par les Kurdes pour répondre aux questions du reporter de guerre Robin Ramaekers.

Leurs noms? Abdellah Nouamane, Adel Mezroui et Annas Koundi. Tous les trois ont rejoint les rangs de l’Etat islamique en 2013. Ils ont connu le développement de l’auto-proclamé califat et son heure de gloire, avant d’assister à sa chute à Baghouz en mars dernier.

Abdellah Nouamane se promène dans l’infirmerie de la prison.
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Abdellah Nouamane se promène dans l’infirmerie de la prison. © Still
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Si la charia dit que vous méritez la décapitation, alors c’est la loi

Abdellah Nouamane

Les trois prisonniers regardent fixement leur interlocuteur et l’interrogent. “Que pense le monde de nous? Vous venez vraiment de Belgique? Que vont-ils faire de nous? Serons-nous jugés, devrons-nous rester ici pour le restant de nos jours? Où sont nos femmes, comment vont nos enfants?” Manifestement, ils sont coupés du monde extérieur. Notre confrère leur répond qu’honnêtement, les pays concernés ne savent pas vraiment quoi faire de leurs ressortissants djihadistes. Et qu’en toute honnêteté, une bonne partie de l’opinion publique préfère les voir morts plutôt qu’envoyés en prison dans leurs pays respectifs.

Appel à massacrer les infidèles: “C'était stupide”

Dans une petite pièce où quelques chaises ont été installées, le journaliste les interroge chacun à tour de rôle. Le premier à être questionné est Abdellah Nouamane, Abu Jihad Al-Belgiki comme il était surnommé dans les rangs de Daesh. L’Anversois de 24 ans était considéré comme mort, mais est pourtant bel et bien vivant. Nouamane n'a aucun problème à évoquer son parcours djihadiste. Il est confronté à des enregistrements sonores de 2015 dans lesquels il appelait les musulmans belges à “se réveiller” et à “massacrer les infidèles.” “C'était stupide”, avoue-t-il. Stupide d’avoir laissé des traces, et donc des preuves, ou stupide par rapport au contenu? “C’était comme Shariah4Belgium, répond Nouamane. “Un peu provocateur, c’est tout.”

Dans un entretien avec Montasser AlDe’emeh, Abdellah Nouamane affirmait en riant n’avoir aucun problème à massacrer les mécréants. Dès lors, le journaliste lui demande ce qu’il aurait fait de lui si les deux hommes ne se trouvaient pas dans cette prison kurde. “Si la charia dit que vous méritez la décapitation, alors c’est la loi”, répond-il froidement. Toutefois, il affirme qu’il a changé. “Nous sommes désolés, nous avons subi un lavage de cerveau, nous n’avons pas de sang sur nos mains, nous sommes venus en Syrie pour libérer la population et vivre le véritable islam.” L’islam selon Daesh.

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“Nous avons goûté aux douceurs de l’Etat islamique, mais ce temps est révolu”

Adel Mezroui

Adel Mezroui, le deuxième prisonnier belge à être interrogé, est mal en point. Ses deux jambes ainsi que sa hanche sont cassées. Malgré tout, le jeune homme de 23 ans semble garder le sourire. Moqueur, néanmoins. “J’aimerais retourner en Belgique”, dit-il. “Et si la Belgique ne veut pas de moi, j’irai ailleurs. Dans un endroit calme, avec femme et enfants. Loin de la Syrie”, lance Mezroui qui ne semble pas se douter de ce qui l'attend, à savoir éventuellement la prison dans son pays d’origine, ou probablement la mort ici.

Est-il désormais un djihadiste repenti? “J’ai d’autres choses en tête”, confie le natif de Kapellen, en province d’Anvers. “Nous avons goûté aux ‘douceurs’ de l’Etat islamique, mais ce temps est révolu”, assure-t-il. En employant pareil terme (zoetigheden: littéralement “bonbons” ou “sucreries” en néerlandais), considère-t-il la décapitation des non-croyants comme un plaisir sucré? “Je n’ai pas toujours été d’accord avec elle (la charia), mais c’est la loi et vous devez apprendre à vivre avec. Il dit n’avoir jamais assisté ou participé à ces décapitations, mais il les a en tout cas acceptées.

Des centaines d’hommes sont entassés dans des pièces insalubres.
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Des centaines d’hommes sont entassés dans des pièces insalubres. © Still

Annas Koundi: “Je mérite une seconde chance”

Le dernier à passer devant notre confrère est Annas Koundi. Ce Vilvordois de 30 ans faisait partie, comme ses deux compères, du groupuscule Shariah4Belgium. Koundi a les épaules pendantes, le regard vide et la voix tremblante. “Je suis épuisé, vidé”, dit l’homme, dépressif. En Belgique, le Brabançon travaillait comme chauffeur de bus chez De Lijn. En Syrie, il gardait des check-points pour le compte de l’organisation terroriste. Ensuite, il est devenu mécanicien.

Annas Koundi rêve lui aussi de retourner en Belgique, où il acceptera la prison sans sourciller. Car, avoue-t-il, la prison belge n'est en rien comparable avec sa geôle kurde. Sa femme et leurs quatre enfants se trouvent actuellement dans le camp de prisonniers d’Al-Hol, à quelques kilomètres d’Hassaké. Koundi ignore que son cinquième enfant est mort peu après sa naissance en août. “Je vais vraiment faire de mon mieux, je mérite une seconde chance, dit-il avant de regagner sa cellule qu’il partage avec 119 autres prisonniers. 

En 2015, Abdellah Nouamane a été condamné par défaut en Belgique à cinq ans d’emprisonnement pour participation à une organisation terroriste. Adel Mezroui, lui, n’aurait pas (encore) été condamné. Au contraire, il réclame son rapatriement à l’Etat belge, sous peine d’une astreinte de 7.500 euros par jour. Enfin, Annas Koundi a lui été condamné par la justice belge en 2015 à six ans de prison.

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