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Le phénomène "ohitorisama" © Instagram

La culture du "vivre seul" en plein boom au Japon

Que ce soit pour déguster un cocktail ou pour s’exercer au karaoké, les Japonais apprécient de plus en plus être seuls. Quelle est la cause de cet énorme changement, dans ce pays traditionnellement orienté vers les groupes?

La société japonaise n’est plus la même avec sa population vieillissante, l’afflux de visiteurs étrangers et la présence des robots. Il y a dix ans, prendre un repas seul était si honteux que les Japonais préféraient encore se cacher pour manger seuls aux toilettes, à tel point que le terme “benjo meshi” a été inventé, soit le “repas toilettes”. 

Pour Miki Tateishi, une barmaid de Tokyo, tout cela appartient au passé. Elle travaille au Bar “Hitori”, qui signifie “Une personne” et qui est spécialement conçu pour les buveurs solitaires. “Certaines personnes apprécient d’être seules, d’autres veulent construire une nouvelle communauté”, explique-t-elle. “Il y en a qui veulent sortir mais qui ont peur des grands groupes ou des habitués. Le bar accueille au maximum douze personnes et les espaces restreints facilitent les interactions”.

Les loisirs en solo

Le secteur du loisir et du tourisme s'intéresse au phénomène. On parle du mouvement “ohitorisama”, qui signifie “faire la fête tout seul”. Sur Instagram, le hashtag est devenu viral. On y voit des personnes seules au cinéma, au restaurant, dans des campings, dans les transports. Paradoxalement, de plus en plus de gens recherchent à rejoindre une communauté sur les réseaux sociaux, tout en restant seuls. 

Même le karaoké, une activité très plébiscitée par les Japonais, est touché. “La demande de karaoké pour une seule personne a augmenté et représente désormais 30 à 40% des demandes”, annonce Daiki Yamatani, dont la société propose des karaokés en solo à Tokyo. Les salles de groupes sont de plus en plus remplacées par des studios d’enregistrement personnels de la taille d’une cabine téléphonique. Les clients admettent préférer cette solution pour ne pas devoir attendre leur tour et pour ne pas être gênés devant les autres.

Pressions sociales

Dans certains pays, être seul n’est pas une chose honteuse. L’actrice britannique Emma Watson a récemment déclaré son amour de la vie de célibataire et du fait d’être son “auto-partenaire”. Des livres sur “l’art de boire seul dans un bar” ont même été publiés. Au Japon, l’appartenance à un groupe a toujours été très importante, au contraire. Les 125 millions d’habitants du Japon sont entassés dans un petit archipel, dont la grande majorité est montagneuse et inhabitable. L’espace a longtemps été très convoité, aussi l’accent a-t-il été mis sur la collectivité et sur l’intégration aux autres.

“Nous devons nous concentrer sur le fait de vivre ensemble en harmonie, c’est pourquoi la pression du groupe est élevée”, explique Motoko Matsushita, consultant de la plus grande société de recherche économique du Japon. Les réseaux sociaux avaient stigmatisé le fait d’être vu seul, selon lui. “Mais les pressions sociales, notamment celles liées au mariage et à la parentalité diminuent”. 

Une société solitaire

Le Japon connaît cette année son taux de natalité le plus bas depuis 1899 avec seulement 864.000 bébés en 2019. Le nombre de ménages composés d’une seule personne augmente, passant de 25% en 1995 à plus de 35% en 2015. En outre, avec le taux de vieillissement le plus élevés au monde, il y a de plus en plus de veufs et de veuves. Dans ce contexte, le comportement des consommateurs et la façon dont les entreprises s’occupent d’eux changent.

“Le pouvoir d’achat des célibataires ne peut plus être ignoré”, affirme Kazuhisa Arakawa, chercheur en publicité. Il estime que 50% de la population âgée de 15 ans ou plus vivra dans des ménages d’une seule personne d’ici 2040.

Le monde change

D’autres pays que le Japon subissent ces changements sociétaux. Alors que les taux de natalité s’effondrent, que l’âge du mariage augmente et que les populations vieillissent, de nombreux pays voient augmenter le nombre de personnes vivant seules. Euromonitor International, une société indépendante d’études de marché basée à Londres, a publié l’année dernière une étude qui estime à 128 % la croissance record du nombre de foyers monoparentaux dans le monde entre 2000 et 2030.