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Valentine Oberti © Quotidien

Une journaliste de “Quotidien” convoquée par les services secrets: les cas se multiplient en France

De nombreuses voix ont dénoncé mercredi en France de nouvelles convocations de journalistes par les services secrets pour des affaires touchant de près le régime du président Emmanuel Macron. Dernière en date, une journaliste de l'émission "Quotidien", sur la chaîne de télévision TMC, a révélé mercredi soir avoir été convoquée en février par les policiers de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) pour une enquête sur les ventes d'armes françaises à l'Arabie Saoudite.

Cela porte à huit le nombre de journalistes interrogés ou devant être interrogés par la DGSI en quatre mois pour leurs révélations dans deux affaires politiquement sensibles: celle des importantes ventes d'armes à l'Arabie Saoudite et aux Emirats Arabes Unis dont certaines sont utilisées dans la guerre au Yémen, et l'affaire Benalla, du nom d'un collaborateur du président français d'abord mis en cause pour des violences sur des manifestants anti-gouvernementaux, puis pour d'autres irrégularités qui empoisonnent la présidence depuis l'été.

Procédure “d’intimidation”

"C'était le 15 février, dans les locaux de la DGSI à Levallois-Perret, parce que je travaillais sur les ventes d'armes", a expliqué Valentine Oberti dans "Quotidien". Elle a ajouté que l'ingénieur du son et la journaliste reporter d'images travaillant avec elle avaient également été convoqués, les 11 et 15 avril, et dénoncé une procédure "d'intimidation" visant à identifier leurs sources.

D’autres cas interpellants

Plus tôt dans la journée, le nouveau média en ligne Disclose avait annoncé qu'un de ses collaborateurs - le troisième - était convoqué le 28 mai à la DGSI pour l'affaire des armes, et le quotidien Le Monde que sa grande reporter Ariane Chemin, qui a révélé l'affaire Benalla, était attendue le lendemain 29 mai également à la DGSI.
"Cette enquête vise nos articles sur les affaires d'Alexandre Benalla, notamment nos informations sur le profil d'un sous-officier de l'armée de l'air, Chokri Wakrim, compagnon de l'ex-cheffe de la sécurité" du Premier ministre français Edouard Philippe, a écrit le directeur de la rédaction du Monde, Luc Bronner, dans un éditorial. Chokri Wakrim était lié par un contrat de protection rapprochée avec un homme d'affaires russe, ce qui a conduit à l'ouverture d'une enquête pour corruption.

“Inquiétude”

De sources concordantes, Ariane Chemin est convoquée pour une enquête ouverte pour "révélation de l'identité d'un membre des unités des forces spéciales", suite à une plainte déposée mi-avril par Chokri Wakrim.
"Nous exprimons notre inquiétude sur cette convocation : l'intérêt public suppose de pouvoir enquêter sur les entourages et les liens entretenus par des collaborateurs" de la présidence ou du Premier ministre, "quels que soient leurs parcours antérieurs", a encore écrit Luc Bronner.

Liberté de la presse

Mi-mai, trois autres journalistes ayant enquêté sur l'exportation d'armes françaises utilisées au Yémen - les deux fondateurs de Disclose et un journaliste de Radio France - avaient été convoqués par les services secrets français, tous trois dénonçant une "tentative d'intimidation". Mercredi, Disclose a dénoncé "une nouvelle tentative du parquet de Paris de contourner la loi de 1881 sur la liberté de la presse et la protection des sources", en annonçant la nouvelle convocation d'un de ses journalistes le 28 mai. "En tant que témoin, notre journaliste ne pourra pas être assisté d'un avocat. Il ne pourra pas non plus faire valoir le ‘droit au silence’. Mais en tant que journaliste, il pourra invoquer le secret des sources", précise le site.

Avalanche de réactions

Ces annonces ont entraîné une avalanche de réactions de journalistes et de personnalités politiques, le sujet se plaçant en tête des plus discutés sur Twitter en France. "Le secret-défense ne saurait être opposé au droit à l'information, indispensable à un débat public digne de ce nom, ni servir d'épée de Damoclès pour dissuader les journalistes d'enquêter", a réagi un collectif d'une trentaine de sociétés des journalistes (SDJ), dont celle de l'AFP.

“Faire taire les journalistes”

Le syndicat SNJ-CGT a dénoncé un "nouveau coup de canif insupportable contre le journalisme et la liberté d'informer", et la CFDT-Journalistes "une procédure dont le but inavoué est de faire taire les journalistes dans l'exercice de leur mission d'informer". "La DGSI va-t-elle se mettre à convoquer tous les journalistes qui révèlent des informations qui ne plaisent pas au pouvoir en place?", s'est interrogé le SNJ. "L'affaire Benalla aura donc suscité en quelques semaines une tentative de perquisition d'un journal (Mediapart) et, désormais, l'audition par les services de renseignement d'une journaliste", a commenté Fabrice Arfi, du site d'investigation Mediapart.

La porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye a défendu "l'attachement de ce gouvernement à la liberté de la presse", mais ajouté que "nul justiciable en France n'est en dehors de la loi".