Plein écran
Kévin Mahé et Juliette Bossé © Benoît Do Quang

À la dérive dans les profondeurs de la pop

interview + écouteDébut mars, deux ans quasi jour pour jour après l'EP "Vermillon", le duo dream pop bruxellois RIVE a publié son premier album, "Narcose", qu'il présentera ce jeudi soir, lors d'une release party à la Rotonde du Botanique, avec Fastlane Candies en première partie, puis d'autres musiciens invités pour des apparitions surprises à ses côtés. Nous avons rencontré le tandem composé de Juliette Bossé et Kévin Mahé la semaine passée, à la veille de la Journée internationale des femmes, pour parler féminisme, écriture et visuel, Francophonie et tournées à l'étranger.

Plein écran
RIVE, premier album "Narcose", disponible depuis le 1er mars © art-i
Plein écran
RIVE © Benoît Do Quang
Plein écran
Juliette et Kévin © Olivier Donnet
Citation

"On a été super étonnés parce qu'on a beaucoup voyagé grâce au français. Souvent, les groupes prennent l'anglais en se disant 'on va avoir une carrière internatio­na­le', et en fait, avec le français, il y a un tel réseau, partout dans le monde, qu'on a pu aller faire des concerts" (à l'étranger).

Juliette Bossé
Plein écran
En Chine © DR
Citation

"Le féminisme est vraiment une cause importante (...) Ça fait partie de moi, de mon identité (...) Je pense que les inégalités sont vraiment là. Mais on est à une période où les gens commencent à s'interro­ger."

Juliette Bossé
Plein écran
Au Canada © DR
Citation

"Juliette fait de la guitare, du piano. Moi, je fais de la batterie, des claviers, des machines. Mais s'il y a un souci à la guitare, on va me demander à moi si je peux régler ça, alors que je ne suis pas guitariste, je n'y connais rien. Parce que je suis un garçon... C'est un cliché, c'est incon­scient, mais c'est juste qu'il y a encore du travail."

Kévin Mahé
Plein écran
Avec la chanteuse française Clara Luciani, pour qui le duo vient d'assurer deux premières parties, à Marche-en-Famenne et à Mons © DR

"Narcose", quèsaco? Aucun lien avec Escobar ou Netflix, mais bien avec la plongée, puisqu'il s'agit de l'ivresse des profondeurs. "Ce qui nous plaît dans ce mot, c'est l'idée de passage, entre la réalité et un état différent", introduit Juliette. "Dans toutes nos chansons, on retrouve ce passage. On part toujours d'une situation initiale un peu critique, avec des propositions d'évolution ou des questions", expose la chanteuse. "Par exemple, le premier couplet de 'Nuit' parle des femmes dans la rue, qui ont peur dans l'espace public, et le deuxième couplet renvoie plutôt à la mobilisation politique, la manifestation, les manifestations 'Reclaim The Night', où les femmes, ensemble, se réapproprient l'espace", illustre-t-elle.

L'album a été enregistré sur deux ans. Il s'inscrit dans la lignée du premier EP, dont il reprend d'ailleurs trois titres. Après compositions et arrangements ensemble, Juliette et Kévin ont rejoint Remy Lebbos (ancien Vismets, actuel Atome, lire notre récente interview) dans son Rare Sound Studio, pour mixage et mastering. "On le connaissait un peu avant le projet RIVE. En discutant avec lui, ça nous a confortés dans l'idée que le français pouvait être cool sur la musique qu'on fait. Il y a ce côté original avec arrangements très electro, anglo-saxons, et chant en français", dissèque Kévin.

Derrière le choix du français se cachent aussi d'autres raisons, comme l'envie d'essayer autre chose, après des projets en anglais -dont Arther- et suite à la lecture d'une interview de Sébastien Tellier. "Écrire en français, c'est merveilleux, parce qu'on sait exactement ce qu'on transmet. Ça n'empêche pas de se tromper parfois, mais on sait exactement comment ça peut être reçu", analyse Juliette, qui écrit aussi par ailleurs en tant que journaliste.

"Au-delà de ça, on a été vraiment super étonnés parce qu'on a beaucoup voyagé grâce au français. Souvent, les groupes prennent l'anglais en se disant 'on va avoir une carrière internationale', et en fait, avec le français, il y a un tel réseau, vraiment partout dans le monde, qu'on a pu aller faire des concerts" (à l'étranger), prolonge la musicienne. RIVE s'est ainsi produit en France, en Suisse et au Canada, mais aussi en Chine, et entamera dans la foulée de la release une tournée au Brésil, pour cinq concerts en dix jours, de Rio de Janeiro à Belo Horizonte, dans le cadre de la Fête de la Francophonie. Une date prévue depuis des mois au Mozambique a par contre été annulée récemment, en raison du manque de budget pour ce genre d'événements culturels, en cette période d'affaires courantes du gouvernement fédéral belge, d'après eux.

La sélection au concours "Du F. dans le texte" et la douzaine de prix récoltés en finale de l'édition 2016 a renforcé la conviction d'originalité. "On sortait un peu de nulle part. Quand on s'est présentés au concours, on connaissait très peu de gens, on n'était pas du tout intégrés dans le réseau de la musique en Belgique francophone", resitue Juliette, le duo étiqueté belge mais d'origine française s'étant professionnalisé avec le projet RIVE. Inscrite avec un répertoire d'à peine trois chansons à l'état de démos, la paire en a profité pour développer une dynamique de travail, a bénéficié d'accompagnements et a rencontré ses actuels collaborateurs, ainsi que des programmateurs. "Ces concours (le groupe a remporté le premier prix du Franc'Off à Spa la même année, ndlr), ça a été un moteur", résume Kévin.

Plusieurs plages de l'album "Narcose" ont trait au féminisme, comme le single "Filles", ou "Nuit", la plage de clôture précédemment évoquée, qui utilise la voix de la féministe américaine Andrea Dworkin. "J'ai milité dans des associations, j'ai écrit là-dessus dans le cadre de mes études de sociologie, ... C'est vraiment une cause importante (...) Ça fait partie de moi, de mon identité. C'est présent tous les jours de ma vie, dans mes rapports avec tout le monde, que ce soit dans le couple, dans l'amitié, dans la musique, dans le travail, dans les médias, dans ce que je lis. Cette question-là, elle est omniprésente. Donc c'était normal d'en parler dans les paroles", estime Juliette, impliquée depuis de son adolescence. "'Nuit', par exemple, tout le monde peut l'interpréter, parce qu'elle fait un peu rêver, cette chanson. Il y a des arrangements très vaporeux, des nappes atmosphériques. Du coup, chacun peut se l'approprier quand même. C'est adaptable", nuance Kévin. "L'écriture est assez ouverte. Ce qu'on aime bien, c'est qu'il y ait des expressions, des mots, un langage assez poétique qui résonne un peu différemment pour chacun, que chacun puisse s'approprier les paroles et mettre un peu ce qu'il a envie de mettre derrière. Nous, on sait, on est clairs sur le sens, le texte qui est abordé, mais laisser ouvert, pour nous, c'est vraiment important", explique Juliette.

À la question d'une éventuelle misogynie dans le monde musical belge, la multi-instrumentiste répond en pointant notamment les programmations des festivals. "Quand on compte le nombre de gens qui sont programmés, le nombre de mecs et le nombre de filles, c'est hallucinant. Je dirais même aussi les récompenses. Quand on commence à compter, on hallucine vraiment sur la disproportion. Autre exemple très concret: quand on est partis en Chine, avec Kévin, envoyés par la Fédération Wallonie-Bruxelles... La Fédération Wallonie-Bruxelles, c'était bien, c'était vraiment égalitaire: un mec, une fille. Mais sur la tournée, on était quatorze musiciens, et on était deux filles. Alors que partir comme ça, envoyés par la Suisse, le Québec et la France, ce sont quand même des expériences incroyables, qui sont ultra-rares. Vivre ça (jouer dans des salles de 300 à 1.500 personnes en Chine, face à un public d'élèves chinois qui étudient le français, un séjour de trois semaines avec avions, hôtels, interprète), c'est une chance, dans une vie, vraiment. Et de se dire qu'on était deux filles à vivre ça, pour douze musiciens... Moi, je me disais: 'Les filles, en fait, on ne leur propose pas ça et elles n'ont pas l'occasion de vivre ce genre d'expériences'. En tout cas, oui, je pense que, les inégalités, elles sont vraiment là. Mais on est vraiment à une période où les gens commencent à s'interroger sur l'égalité", observe Juliette. "Ce n'est pas propre à la Belgique, mais il y a des exemples très concrets aussi en concert", ajoute Kévin. "Juliette fait de la guitare, du piano. Moi, je fais de la batterie, des claviers, des machines. Mais s'il y a un souci à la guitare, on va me demander à moi si je peux régler ça, alors que je ne suis pas guitariste, je n'y connais rien. Parce que je suis un garçon... C'est un cliché, c'est inconscient, mais c'est juste qu'il y a encore du travail. Ce n'est pas propre à la Belgique, c'est propre au monde de la musique en général", constate-t-il. Pour faire face à ce genre de situations, les deux complices ont même mis au point un jeu de regards, le batteur se tournant vers la chanteuse, incitant ainsi les techniciens à s'adresser elle. "Mon combat, par rapport aux salles de concerts... Je ne comprends pas que les salles ne soient pas 'inclinées'", s'insurge aussi Juliette. "Je ne comprends pas, parce que les femmes paient le même prix que les mecs pour une place, et toutes les femmes, on ne voit rien -strictement rien- en concert (à cause de la différence de taille). Alors, j'en parle aux techniciens, on me dit: 'Mais non, ce serait trop compliqué à faire'. Ok, mais alors, on paie moins cher! En fait, c'est intéressant, parce que ça veut bien dire ce que ça veut dire: ça dit juste que les femmes n'ont pas leur place dans les salles de concerts de musiques actuelles (...) Je pense qu'au niveau de la construction des salles, il faut vraiment réfléchir à ça", lance la mélomane.

En couple il y a dix ans, le binôme, aujourd'hui lié par une amitié "fraternelle", se connaît bien et est très complémentaire. Pour ce qui est de la musique, Juliette crée mélodies et textes, Kévin s'occupe plus d'arranger, voire de déstructurer, et les deux valident les idées.

"Chaque titre a un univers. L'idée, c'est de ne pas faire dix titres identiques. Et même si on utilise les mêmes instruments, les mêmes machines, on essaie pour chaque titre qu'il y ait une sonorité qu'il n'y a pas dans l'autre, mais qu'on retrouve une unité", autour de la voix, des mélodies fortes et des arrangements surprenants, dévoile l'arrangeur. "Au niveau des références, on a écouté plein de choses différentes. Il y a des chansons qui sont plus inspirées par Odezenne, Moderat, Son Lux, James Blake", cite la compositrice.

Pour l'artwork de l'album et ses trois derniers clips léchés, RIVE a collaboré avec les Français de Temple Caché, aussi derrière des clips de Juicy et Oyster Node, entre autres. "Sur 'Justice' et 'Filles', on savait qu'on voulait partir sur des collages, et sur 'Fauve', on voulait de la 3D, on voulait vraiment essayer. Sur 'Filles', au niveau féminisme, c'était assez orienté, on a orienté ensemble. Mais sur le reste, on leur laisse vraiment carte blanche, parce qu'on leur fait totalement confiance. Et à chaque fois, quand on voit les clips, on est super touchés", avoue Juliette. "Comme on aime leur travail, c'est très simple pour nous de leur faire confiance. C'est comme quand tu aimes un tableau: si tu demandes un tableau à l'artiste, il ne va pas te décevoir, en général", compare Kévin. "Ils ont vraiment un univers très créatif, très poétique. Ça va vraiment bien avec nos chansons, parce qu'on use d'un vocabulaire assez poétique, qui emmène ailleurs. C'est vrai que leur visuel, à chaque fois, nous emmène dans d'autres mondes", rapproche Juliette. Les mondes imaginés pour le morceau "Justice" n'avaient pas de frontières, le clip ayant été sélectionné dans une quinzaine de festivals autour du globe et primé jusqu'en Argentine.

Côté projets, outre clips, concerts et festivals, RIVE entend continuer à faire les choses au fur et à mesure, c'est-à-dire composer et enregistrer rapidement plutôt qu'attendre. Les deux musiciens comptent ainsi retourner en studio au mois de juin, sans savoir si suivra un album ou un EP.

À la sortie du bistro ixellois où se déroulait l'interview, le duo s'est éclipsé sous une fine pluie ensoleillée, un entre-deux poétique et rafraîchissant, à l'image de son univers.