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Arno, nouvel album "Santeboutique", sortie ce 13 septembre © Danny Willems

Arno: “C’est l'être humain qui fait des conneries, pas un canari”

interviewLe chanteur belge Arno Hintjens, 70 ans depuis quelques mois, publie en ce vendredi 13 un treizième album solo intitulé “Santeboutique”, annoncé par le single “Oostende Bonsoir”, doté d’un clip réalisé par Jaco Van Dormael. La semaine passée, nous avons rencontré l’homme en noir pour une interview arrosée d’eau mais haute en couleur, entre les murs de l’Ancienne Belgique à Bruxelles, où il donnera trois concerts en janvier, deux d’entre eux affichant déjà complet. La transcription est fidèle au français d’Arno, il ne vous reste qu’à imaginer l’accent, quelques lenteurs et hésitations.

Sortir un “vrai” nouvel album à 70 ans, prévoir des concerts... Pour vous, “le travail, c’est la santé”?

Je n’ai jamais travaillé, hein. Je fais de la musique.

Vous avez déjà pensé à arrêter la musique ou les concerts, pour une raison ou une autre?

Non. Non. Non. Je n’ai jamais pensé à ça.

Dans le métier, le mieux, c’est les concerts, et le pire, c’est la promo?

Ça, c’est du boulot. Je suis ici depuis ce matin. Hier aussi. Mais il y a pire que les interviews... Se réveiller tôt.

Le titre “Santeboutique”, ça vient d’où, au juste, cette expression?

C’est un truc qu’on dit à la Côte belge, au nord de la France, en Limbourg, et ici à Bruxelles, des vieux. Donc, “la vie, c’est une Santeboutique”, ça veut dire “bordélique”. Tout un mélange...

Comment s’est passé l’enregistrement de l’album?

Bien. J’ai travaillé avec mes musiciens et on a enregistré ici à Bruxelles, à l’ICP, et j’ai mixé à Bristol, avec mon groupe et John Parish (producteur, ndlr), c’est un copain à moi.

Vous aviez déjà travaillé avec John Parish sur le précédent, n’est-ce pas?

Trois (avec celui-ci, ndlr).

Quand vous chantez “Court-circuit dans mon esprit”, on dirait que ça ne parle pas seulement d’un lendemain difficile... Vous avez parfois l’impression d’être dépassé par ce monde ou déconnecté de la réalité?

Oui, ça peut être une dépression aussi. Quand j’ai une gueule de bois, je suis dépressif. Je ne suis pas le seul.

Et quand vous êtes dépressif, ça entraîne une gueule de bois, c’est un cercle?

Mais ma pilule pour ne pas être dépressif, c’est écrire des chansons. Ça aide.

Citation

“Ma pilule pour ne pas être dépressif, c’est écrire des chansons.”

Arno Hintjens

Le monde actuel, il vous inspire quoi?

Eh bien, on vit dans une “Santeboutique”... Le monde, ici en Europe, ça change très vite, et on est dans une époque, une période très, très, très bizarre. Qu’est-ce qui se passe avec le Brexit? C’est une “Santeboutique”, hein, ça. Quand on voit Donald Trump, c’est aussi une “Santeboutique”, hein. Et quand on voit les élections, ici en Europe, tout est changé, quoi. On vit dans une période très conservatrice, extrémiste. Mais ce sont les gens qui ont créé ça: ce sont les gens qui votent, hein. Et sans les gens, je n’ai pas d’inspiration. C’est eux qui me donnent l’inspiration. Parce que je suis une partie d’eux aussi, hein. Mais je ne veux pas que tout le monde soit comme moi... On est dans la merde.

Que des Arno, ce serait trop compliqué?

Pour moi aussi (rires).

Pour le moment, la société va mal, mais quand vous voyez les jeunes, la mobilisation pour le climat, ... Ce n’est pas une source d’espoir?

Ça, je trouve ça très positif. Et ce sont des gens au-dessus de 20 ans. Ça, je trouve ça très, très positif. Mais il y a des autres aussi... Quand on voit le Pukkelpop, par exemple: le truc qui s’est passé là-bas, c’est incroyable (huées, menaces et harcèlement à l’encontre de l’activiste climatique Anuna De Wever, notamment par des festivaliers munis de drapeaux flamingants, ndlr). Ce n’était pas Woodstock, hein (rires). Ce n’était pas “peace”.

Qu’est-ce qu’il reste de Woodstock? Quand on voit que l’événement pour les 50 ans a été annulé... Qu’est-ce qu’il reste de cet esprit, aujourd’hui?

Je ne sais pas. Je ne suis pas au courant.

Dans la chanson “Court-circuit dans mon esprit”, vous dites aussi payer vos “conneries du passé”. Avec le recul, il y a des conneries du passé que vous ne feriez plus ou que vous voudriez effacer?

Ah oui, j’ai fait des conneries, hein. Je suis un être humain. Qui n’a pas fait ça? C’est l’être humain qui fait des conneries. Un canari, pas. Il ne fait pas de connerie. Il siffle beau. Mon canari est formidable. Il siffle “La Brabançonne”, incroyable. Il s’appelle Oscar.

Allez! D’autres animaux chez vous?

Oh, des chiens, hein. Des chiens.

Vous vivez à Bruxelles, mais cette fois, vous chantez Ostende, votre ville natale. Pourquoi Ostende inspire tant les artistes, Spilliaert ou autres, vous avez la réponse?

Dans le temps, dans l’autre siècle, Ostende, c’était une ville libre, quoi. Il y a plein de gens qui ont habité là. Karl Marx, il a écrit son Manifeste entre Ostende et Bruxelles. Proust, il a vécu là-bas. Einstein, Victor Hugo, ... Beaucoup de Français sont venus là-bas, et aussi des artistes allemands, au temps des nazis, tous les Juifs, intellectuels, sont partis pour aller en Angleterre, ils se sont arrêtés, parce que, dans le temps, ils devaient passer à Ostende, pour prendre le bateau. Ils sont restés là-bas. Ils ont vu tout le bazar, quoi. Des maisons closes, dans le temps, et aussi des quartiers gays, homosexuels. Il y a plein de gens qui sont restés là-bas, hein. Dans le temps. Aussi, quand j’étais jeune, tous les groupes anglais qui partaient pour jouer ici en Europe, ils s’arrêtaient à Ostende. Les bateaux Ostende-Douvres, c’était deux par heure, quoi. C’était plein. Ostende, on parle quatre langues, là-bas: anglais, français, allemand et ostendais. Et des clubs et tout. Plein d’artistes. Marvin Gaye, il a habité là aussi, un moment.

Marvin Gaye, vous avez été son cuisinier, c’est ça?

Oui. Oui.

Dans un hôtel?

Oui. J’ai travaillé parce que, dans le temps, je n’avais plus d’argent. C’était le début de TC Matic, et Freddy Cousaert (promoteur de concerts, entre autres, ndlr), c’est un ami à moi, il a dit: “Écoute, tu peux travailler pour moi”. Et il a pris Marvin Gaye aussi à Ostende. Marvin, il venait tous les jours manger chez moi.

Musicalement, vous avez fait quelque chose avec lui?

Non. On a fumé des joints. Mais j’ai parlé de studio et j’ai donné Mike Butcher, aussi un Anglais avec qui j’ai travaillé, dans le temps. J’habitais ici à Bruxelles et j’ai rencontré les deux ensemble. Et des autres trucs aussi.

Toujours à propos d’Ostende, aux dernières élections, le Vlaams Belang premier devant la N-VA, vous l’aviez vu venir?

Non. Ah oui, j’ai été sur mon cul. Mais je n’habite plus à Ostende, hein. Depuis très longtemps.

Vous y allez encore parfois?

Pendant l’hiver, oui.

L’hiver, pour éviter la foule?

Pas seulement pour ça, mais je préfère Ostende pendant l’hiver. L’odeur! De la mer du Nord. Et les nuages sont formidables. C’est Spilliaert, hein.

Je vais à Ostende la semaine prochaine, vous avez un conseil que l’office du tourisme n’oserait pas donner? Quelque chose de différent, d’original?

Comment?

Selon Arno, qu’est-ce qu’il faut voir à Ostende?

La plage, à dix heures du matin. L’odeur, le ciel. Et quand le ciel tombe dans la mer, quand le soleil tombe dans la mer, le soir, formidable. Mais c’est le festival du film aussi, hein! C’est maintenant, au mois de septembre.

Vous avez votre étoile sur le “Walk of Fame” sur la digue ou c’est réservé aux cinéastes?

Moi aussi. J’ai eu la première!

Vous êtes aussi citoyen d’honneur à Ostende, non?

Oui. À Bruxelles aussi. Mais c’est pour mon odeur, hein. Et ma coiffure.

Évidemment. Ambassadeur de la coiffure à Bruxelles. Revenons à nos moutons. Vous avez un jeune fils dans la musique. Artistiquement, il recherche vos conseils?

Non. Il fait tout à fait une autre musique que moi.

Ça ne l’intéresse pas d’avoir votre regard ou de bénéficier de votre expérience?

Non, il ne demande pas ça. Il fait son propre bazar. Et je n’ai rien à dire (rires).

Mais vous êtes quand même curieux? Vous écoutez quand même ce qu’il fait?

Oui, oui. C’est très bien, mais c’est son bazar. Ce n’est pas une copie de son père. Pas du tout. C’est tout à fait différent. C’est une autre musique, électronique et tout.

Musicalement, vous trouvez encore votre compte dans cette époque? Il y a encore des artistes qui vous intéressent ou vous avez l’impression d’être un extraterrestre?

J’ai toujours été un extraterrestre. Dans toutes les périodes, on me l’a dit (rires).

Mais vous n’êtes pas forcément nostalgique, d’un point de vue musical? Vous trouvez encore des choses actuelles à écouter?

Oui, oui! Je suis curieux, hein! Je cherche des trucs, oui.

Citation

“J’ai toujours été un extraterre­stre. Dans toutes les périodes, on me l’a dit.”

Arno Hintjens

Plus généralement, quel est votre rapport au temps? Vous préférez l’instant présent, n’est-ce pas?

Aujourd’hui. Mais je suis confronté avec le passé, hein. Qui est mort. Je suis confronté à ça.

Et le futur, vous y pensez aussi? Vous avez des projets? À part les concerts, vous pensez déjà au prochain album?

Oui, je suis en train de faire un nouvel album. Mais je ne sais pas quand il va sortir. J’ai le temps.

L’écriture, c’est tout le temps? Ce n’est pas par périodes?

Oui. Oui, oui. Je n’ai pas de planning. Je ne fais pas ça. Je suis très impulsif aussi.

Pour écrire, c’est plutôt chez vous, enfermé, ou n’importe où?

Oh, dans les trains, ... Je n’ai pas mon permis, hein. Quelle chance pour les autres et pour moi! J’écris partout. Dans les trains, dans les voitures, dans les bus, ...

Les trains, c’est une bonne scène pour observer les gens?

Non. C’est sur les terrasses.

Plutôt le soir ou toute la journée?

Oui. Pendant la journée. Pas le soir.

Qu’est-ce qu’on voit sur les terrasses?

L’être humain. Et comme j’ai dit: ça m’inspire, l’être humain. Sans l’être humain, je n’ai pas d’inspiration. C’est l’être humain qui fait des conneries. Et qui fait des enfants, qui fait des bonnes choses, qui pleure, qui rit, ...

Ce n’est pas que des choses que vous avez vécues, vous vous inspirez aussi des autres.

Non. C’est les deux, hein.

En parlant de terrasses, sur l’album, vous chantez “Lady Alcohol”: à 70 ans, on a encore la même descente qu’à 20 ou 30 ans, ou ça devient plus compliqué?

Quand on est saoul, on est saoul, hein. Il n’y a pas d’âge, pour ça.

Peut-être que le lendemain est plus difficile?

Oui! Je déteste les gueules de bois. Je n’aime pas. Et pour le foie... Mais je ne bois jamais à la maison. Je ne peux pas boire à la maison. Je n’ai pas envie de boire à la maison. I’m a social drinker.

On parlait du passé, mais dans dix ans, à 80 ans, où est-ce que vous vous voyez?

Je ne sais pas. Ça ne m’intéresse pas. Demain, ça n’existe pas. Hier est mort. Je pense, je suis aujourd’hui.

Dans dix ans, avec quoi on peut venir comme cadeau, pour un musicien?

Des strings en léopard (rires). Ils sont en soldes, chez H&M, cinq pour 10 euros. Comme ça, je peux donner ça à mes tantes.

Je lisais que vos tantes venaient encore vous voir en concert. C’est toujours le cas?

Oui, oui.

C’est important, la famille?

Ben, j’ai été éduqué par des femmes, hein. C’est pour ça que je suis lesbienne. Mais c’est vrai. Mes tantes, ma mère, ... Ma grand-mère, c’était une chanteuse aussi, hein. Elle était chanteuse au début de l’autre siècle, dans les cabarets et dans les cinémas. Oui, elle m’a beaucoup inspiré aussi.

Arno, merci.

C’est pas grave. Sois sage. Pas dans les bars, hein!

L’album “Santeboutique” en écoute sur Spotify

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Arno Hintjens © Danny Willems
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Extrait du documentaire-promenade "Marvin Gaye - Midnight Love Digital Tour" © Toerisme Oostende
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L'étoile d'Arno sur le "Walk of Fame" à Ostende © Sébastien Cools