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Hawaii by night: à la rencontre des Girls

InterviewAprès l'épreuve "Everest" et le live "Hello Strange", le groupe belge Girls In Hawaii publie ce vendredi un quatrième album studio, "Nocturne", nouvelle rêverie propice à l'exploration de territoires musicaux inattendus. Les chanteurs-guitaristes Antoine Wielemans et Lionel Vancauwenberghe ont répondu à nos questions, évoquant écriture, enregistrement et tournée, mais aussi hypnose et peinture. Rencontre, sur fond de Kraftwerk.

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Girls In Hawaii, nouvel album "Nocturne", sortie ce 29 septembre © GIH / Tom Hammick
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"C'est une expérience super fun d'aller en studio chipoter avec des trucs, tu ne sais même pas où appuyer. Il y a un peu ce côté 'maladresse' ou ce côté 'joujou'. Tous les musiciens adorent ça."

Lionel Vancauwenberghe
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"En faisant nos démos, plutôt que pour la énième fois de notre vie prendre une guitare et faire toujours les trois mêmes accords, on a commencé à essayer de faire des chansons sur des claviers, avec des sons un peu années '80, des sons de synthés, avec des boîtes à rythmes derrière. Parce que c'est un instrument différent, parce qu'on connaît beaucoup moins les accords sur un piano, ça te fait faire plein d'acci­dents, pleins de trucs bizarres, ça ne te fait pas du tout aller sur les mêmes grilles d'accords que d'habitude. Du coup, ça amène pas mal de teintes différen­tes sur le disque."

Antoine Wielemans
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"On est moins dans le truc intérieur, à toujours un peu s'analyser, il y a moins ce truc post-adolescent qu'on avait peut-être sur les disques précédents. Là, on s'est autorisé à regarder plus autour de nous. C'est un disque qui est plus tourné vers l'extéri­eur."

Lionel Vancauwenberghe
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"On a dit ça assez vite dès le début, qu'on voulait un album qui soit 'minimalis­te', au niveau des sons et au niveau de la constructi­on des chansons, et qui ait le plus possible des paroles qui n'étaient pas écrites à la première personne, mais plutôt à la troisième personne, comme pas mal de groupes font, qui sont plus dans l'observa­ti­on et dans la descripti­on de quelque chose qu'ils ont vu autour d'eux. On avait assez peu fait ça avant."

Antoine Wielemans
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"Ca nous a amusés de prendre des fragments de comp­tes-ren­dus de séances d'hypnose où, le lendemain ou le surlend­emain, tu écris des pages entières de toutes les images qui te sont arrivées, et après quasi avec des ciseaux et de la colle, recréer des paroles un peu absurdes, un peu métaphori­ques, un peu symboli­ques, ... Sans trop se poser la question de ce que ça voulait dire, laisser un peu les choses se faire toutes seules."

Antoine Wielemans
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"Il y a une ambiance dans l'image (de la pochette) qui est un peu mystique, qui est un peu particuliè­re, où ça a l'air plutôt apaisé, plutôt poétique, mais en fait, quand tu regardes bien, il y a une espèce de climat un peu dangereux, un peu apocalypti­que. Le personnage a l'air un peu de vivre comme si de rien n'était ou s'en foutre un peu. Il y a un peu -sans être trop évident- tous les aspects du monde et de la société dans lesquels on vit aujour­d'hui. Elle a fait sens."

Antoine Wielemans
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"C'est toujours chouette, les tournées. C'est un peu la colonie de vacances. C'est le moment où les choses se mettent en pilote automati­que, aussi. C'est hyper agréable: soir après soir, tu récoltes tout le boulot. Là, on consomme vraiment le truc, en le jouant."

Lionel Vancauwenberghe
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"Toutes les tournées d'avant, on a souvent établi un set avec un déroulé assez précis, avec vraiment une espèce d'histoire, une espèce de récit de concert, avec des morceaux qui s'enchaî­nent dans un ordre particu­lier, avec l'ingéni­eur du son qui commence à très bien comprendre les transiti­ons entre les morceaux, tel morceau qui marche bien après un autre, le mec aux lumières qui commence à connaître ça par coeur, ... Du coup, petit à petit, tu crées vraiment un spectacle où, à un moment, plus personne ne veut y toucher parce que ça prend vraiment une finition, une ampleur, une qualité. Ce qui, en soi, est vraiment pas mal, mais très vite, à la 20-25e date, tu commences à avoir créé ce truc-là et à être en mode "repeat" tous les soirs et à ne plus vivre grand-cho­se créative­ment, ni au niveau de l'excitati­on, et à de moins en moins être impliqué dans le concert, parce qu'en fait, il se fait tout seul. Sur cette tour­née-ci, c'est vraiment un truc qu'on a envie de totalement changer. Du coup, d'avoir, au premier abord, j'imagine, pour les gens, un show qui sera sans doute moins installé, calé, déroulé, mais par contre, je crois, énormément de moments magiques, qui se feront certains soirs et pas forcément d'autres."

Antoine Wielemans


Vous dites que "Nocturne" a été l'album le plus "facile à écrire et réaliser", pourquoi? En quoi la démarche est différente aujourd'hui?
- Lionel Vancauwenberghe: Cette fois-ci, on a été assez rapides. Juste après la tournée acoustique qu'on avait faite, "Hello Strange", on a décidé d'écrire dans la foulée, pour essayer de ne pas s'arrêter. Parce que d'habitude, on se prend un an de pause, du coup, il y a un peu le robinet qui se ferme. Là, on s'est dit "On va garder ce truc créatif". Et puis, avec le temps, on s'est rendu compte que moins on en avait (du temps), pour écrire, pour enregistrer, plus c'était facile à gérer créativement. Donc on a créé un contexte qui faisait en sorte qu'on allait pouvoir aller vite: avoir des sessions studio assez ramassées, travailler avec quelqu'un d'extérieur -Luuk Cox-, et de notre côté écrire assez rapidement. Et puis j'allais être papa, ça a aussi un peu accéléré le processus, parce qu'à un moment j'allais être plus occupé.
- Antoine Wielemans: On avait six mois pour le faire, puis c'était mort (rires). Il fallait que ça se passe bien, ça s'est bien passé.
- Lionel: Finalement, c'est une convergence de plusieurs envies.
- Antoine: C'est un truc un peu mental aussi, j'ai l'impression qu'on arrive maintenant à appliquer, c'est qu'on a tellement connu tous les stades, et connu des disques aussi horriblement compliqués à faire, on était dans le mental et dans le doute, qu'en fait, maintenant, on ne veut plus vivre les choses comme ça, parce que c'était pénible. A partir du moment où tu te décides vraiment, avec l'expérience, on arrive à décider que ça ne peut pas se passer comme ça, que ça se passera plus facilement. Après, c'est un petit engrenage, un mécanisme, en fait. Il suffit qu'il y ait deux ou trois trucs qui se passent un peu dans cette optique-là et puis après...
- Lionel: On prend notre destin en mains (rires).

Concrètement, où, quand, comment avez-vous travaillé pour l'enregistrement?
- Antoine: Pendant six mois, Lio et moi, on a écrit à Bruxelles. Chacun un peu de notre côté mais en se voyant pratiquement tous les jours. On allait juste boire un café tous les jours, on discutait un peu de ce qu'on allait faire, on se donnait des petits défis, des petites directions. On a fait de manière souvent un peu ludique dans toute l'écriture du disque, où on se donnait des thèmes et on se donnait 48 heures pour chacun faire un morceau, et puis on s'échangeait. C'était une écriture d'accumulation pendant six mois, et on s'est retrouvés avec quarante démos, mais qui partaient un peu dans tous les sens. On n'a jamais passé plus de 24 ou 48 heures par morceau, donc c'était assez brut comme matière. On se demandait avec qui on allait faire le disque. Au départ, on avait plutôt envie de travailler avec un nouveau producteur, parce que chaque album, tu as envie de revivre un peu une nouvelle expérience. Et puis, plus on y réfléchissait, plus on se disait quand même que la rencontre avec Luuk -Luuk Cox, qui a déjà fait le disque précédent- était vraiment une rencontre géniale, et qu'en tout cas, on voulait commencer par aller le voir, lui faire écouter notre matière et voir si ça l'intéresserait de refaire un disque avec nous. Du coup, on a pris rendez-vous avec lui, on a été boire un petit coup chez lui, écouter un peu nos démos. Et en fait, là où on imaginait qu'il allait dire "Voilà, cool, il y a pas mal de trucs, j'ai noté ça et ça, ça c'est des bons morceaux, continuez à travailler, ça c'est super mais il faudrait l'amener là, retravaillez", en fait, il a écouté nos morceaux et puis il nous a dit: "Ok, mais... Tout est là, en fait. Il faut aller en studio dans deux semaines et c'est parti, on va s'amuser". Nous, on était un peu là: "Ah, oui?" Parce que justement je pense qu'il a perçu le fait que c'était un peu "brut de décoffrage" et pas trop ficelé, pas trop arrangé, comme on a l'habitude d'amener des démos très finies, et que lui, en tant que producteur, il a saisi l'occasion de pouvoir s'immiscer beaucoup plus en amont dedans et d'avoir plus de marge de manoeuvre avec nous, et c'était super intéressant. Du coup, par rapport à notre démarche habituelle où on va souvent dans des villes étrangères, on a besoin de partir loin pour un peu vivre quelque chose, là, comme il voulait aller dans trois semaines en studio, il a dit "Mais moi, je travaille super souvent à l'ICP, je vais demander s'il y a une semaine de libre dans trois semaines". Le lendemain: "Ok, oui, c'est libre dans trois semaines". En fait, ça s'est fait hyper simplement, hyper facilement. Du coup, on a enregistré le début à Bruxelles, et puis la fin à Paris, à La Frette, un studio où on a déjà été pas mal.
- Lionel: Donc, ça ne s'est pas du tout déroulé comme on l'avait imaginé, parce qu'on est plutôt du genre à sur-préparer les choses. Aller à l'ICP, au départ, c'était pas vraiment... On n'aime pas enregistrer près de chez nous, en fait. Tout ça a fait en sorte que c'était tellement facile, pratiquement, qu'on a gardé notre énergie, et finalement, les bonnes choses. Donc, c'est parfois là où tu t'y attends le moins que ça se passe le mieux.
Vous dites que vous aviez une quarantaine de morceaux... Ca veut dire qu'il y a encore de la matière disponible pour la suite?
- Antoine: Il y a toujours un tri. Il y avait quarante morceaux, on en a gardés seize ou dix-sept pour aller en studio, et puis on en a finalement gardés... quatorze, en studio?
- Lionel: Oui. Mixés, enregistrés.
- Antoine: Donc, il y a vingt-cinq démos qui trainent à l'état de démos, quatre faces B qu'on va sortir probablement, à un moment ou un autre...
- Lionel: Donc c'est du gros tri.

Musicalement, qu'est-ce qui vous a amenés à prendre cette nouvelle direction, parfois un peu plus "electro", voire dansante? Est-ce qu'à l'origine, il y a un déclencheur, des envies ou des influences?
- Lionel: Pour le côté plus "machines" et tout, sur la fin d'"Everest", on avait commencé avec "Rorschach", des morceaux comme ça, vers la fin de la session avec Luuk, à travailler ça. On a eu un peu un goût de trop peu, donc on a écrit des chansons un peu en pensant à ça aussi, je crois. On a repris Luuk, qui lui a un passé vraiment très électronique (notamment sous son pseudonyme "Shameboy", ndlr). Daniel (Offermann, bassiste) et François (Gustin, claviériste) aussi sont très très branchés là-dessus. En fait, ça faisait quelques années qu'on parlait de plus en plus de ça, on écoutait de plus en plus de hip-hop aussi, tout ça. On quittait un petit peu le rock guitares. Et puis, c'est aussi des choses qu'on écoutait quand on était ados, enfants, les années '80. Il y a un peu ce revival. C'était aussi l'occasion de sortir cette palette-là. Parce qu'on quittait aussi un peu les guitares. Ca faisait assez longtemps qu'on avait utilisé cet outil. Et là, quand on a vu les possibilités... Il y a moyen de créer tellement de choses avec ça. Et on était entourés aussi vraiment de spécialistes: que ce soit François, qui vraiment, connaît à fond les synthés, Luuk aussi. On s'est dit: "Ouah, on va faire un truc hybride". Parce que pour moi, c'est vraiment hybride, on n'a pas tout viré, c'est encore vraiment du Girls. C'était hyper intéressant. C'est une expérience super fun d'aller en studio chipoter avec des trucs, tu ne sais même pas où appuyer. Il y a un peu ce côté parfois de maladresse ou de...
- Antoine: Découverte.
- Lionel: Ce côté "joujou", quoi. C'est hyper important. Tous les musiciens adorent ça.
- Antoine: Autant quand on a commencé à faire de la musique ensemble et qu'on faisait notre premier disque, quand on utilisait un delay ou un phaser pour la première fois sur une guitare, on était là "Ouah, on a découvert comment le régler", tout ça, c'est génial. En fait, des années après, tous ces outils, tu les connais par coeur: "Oh, je vais encore mettre un delay. Je vais encore mettre mon capo là". Ca devient des réflexes, en fait. Et dès que tu as trois accords d'une chanson, tu as déjà le déroulé de tout ce que tu vas mettre dessus, donc du coup, tu sais déjà à quoi elle va ressembler, donc à un moment, ça ne t'intéresse plus, ça ne t'amuse plus. Plutôt que d'être dans un jeu tripant où tu découvres plein de trucs, tu sais, dès que t'as trois accords, tous les trucs casse-couilles que tu vas devoir faire pour arriver à une chanson dans deux jours. Et ça devenait un peu ça, en fait. Ce qui est très dangereux et ce qui est un peu triste. Clairement, sur "Everest", on a été fascinés par François, avec tous ses synthés, qui faisait des sons de dingue, on a beaucoup tripé. Ce n'est même pas un truc qu'on s'est réellement dit, je pense que plutôt, c'est arrivé naturellement, en faisant nos démos, plutôt que pour la énième fois de notre vie prendre une guitare et faire toujours les trois mêmes accords, on a commencé à essayer de faire des chansons sur des claviers, par exemple, avec des sons un peu années '80, des sons de synthés, avec des boîtes à rythmes derrière. Et direct, parce que c'est un instrument différent, parce qu'on connaît beaucoup moins les accords sur un piano, ça te fait faire plein d'accidents, pleins de trucs bizarres, ça ne te fait pas du tout aller sur les mêmes grilles d'accords que d'habitude. Du coup, ça amène pas mal de teintes différentes sur le disque.
Au-delà de la purge émotionnelle, l'album "Everest" a donc amorcé une transition stylistique?
- Antoine: Oui. Pas du tout dans la thématique, parce qu'"Everest" avait vraiment son sujet, bien présent, fort. On est partis dans un tout autre truc pour cet album-ci. On ne savait tellement pas de quoi il pourrait parler qu'on a décidé qu'il ne parlerait au début de rien et que ce serait juste de la musique, qu'on allait juste s'intéresser à des mélodies, à des chansons, qu'on n'avait pas de thème de disque du tout. Dès le départ, ça a été très musical.

Concernant les textes, vous vous attaquez maintenant à des sujets de société, comme sur "Blue Shape". En quoi votre vision du monde a-t-elle changé?
- Lionel: On s'y attaque finalement comme on a toujours fait des textes de Girls, donc c'est très évasif. Sur un texte "pop", finalement, il y a dix lignes, il y a des rythmes, c'est assez exigeant niveau rythmique, ... Pas moyen de développer grand-chose, finalement. C'est vraiment des impressions. C'est toujours des émotions. Effectivement, sur "Blue Shape", ça part de cette image du petit enfant (Aylan, mort) sur la plage (en 2015, ndlr), mais on ne pourrait pas dire non plus qu'on est devenu un groupe qui parle de sujets sociaux. C'est toujours la même démarche: ça parle d'une émotion ressentie par rapport à quelque chose. Après, la différence, c'est vrai qu'on est moins dans le truc intérieur, à toujours un peu s'analyser, il y a moins ce truc post-adolescent qu'on avait peut-être sur les disques précédents. Là, on s'est autorisé à regarder plus autour de nous. C'est vrai que c'est un disque qui est plus tourné vers l'extérieur.
- Antoine: Ca, c'était vraiment une des petites "contraintes", mais une petite contrainte créative et qui vise aussi à faire autre chose et à faire autrement. On a dit ça assez vite dès le début, qu'on voulait un album qui soit "minimaliste", au niveau des sons et au niveau de la construction des chansons, et qui ait le plus possible des paroles qui n'étaient pas écrites à la première personne, mais plutôt à la troisième personne, comme pas mal de groupes font, qui sont plus dans l'observation et dans la description de quelque chose qu'ils ont vu autour d'eux. On avait assez peu fait ça avant et ça nous intéressait de le faire pour ce disque-ci.

J'ai cru comprendre que vous aviez eu recours à l'hypnose. Est-ce que cette expérience a eu une influence quelconque sur le processus d'écriture?
- Lionel: Oui, quand même. C'était au tout début, on ne savait pas trop par quel bout attaquer le disque. Séparément, un peu sans se concerter, on a tous les deux fait ça, l'hypnose. On a un peu confronté cette expérience, c'est dingue: tu te connectes vraiment à beaucoup de symboles. Comment expliquer en quoi ça a influencé le disque?
- Antoine: Dans la manière de créer quelque chose d'assez immédiat, assez rapide, de manière pas trop mentale. Faire de l'hypnose, ça te met dans un état où tout sort, c'est exactement comme un rêve: tu fais une nuit, tu t'endors et tu commences à avoir plein de visions, il se construit une histoire, un paysage, un déroulé, ... En fait, par de l'hypnose, tu peux provoquer exactement la même chose, mais c'est dingue: si on t'hypnotisait là, maintenant, tu serais à moitié éveillé pendant trois heures et tu raconterais des trucs complètement incroyables. Et c'est là où ça nous a redonné assez confiance aussi dans un réservoir créatif qui est en toi, qu'il suffit d'aller chercher d'une manière ou d'une autre, et si tu n'arrives pas à aller le chercher toi-même, il y a moyen de te faire par exemple hypnotiser, ça crée juste un lien entre ton toi conscient qui a tendance à tout contrôler, à ne pas être très libéré, et un réservoir en toi de millions de trucs. C'est comme ouvrir un robinet, en fait. Du coup, on s'est pas mal servi de ça pour se donner confiance dans une capacité de créativité. Et puis aussi, on s'en est pas mal servi pour écrire les paroles parce qu'on n'avait pas de thème précis. Non seulement on ne savait pas exactement de quoi le disque pourrait parler, mais on n'avait pas spécialement envie non plus de chercher de quoi il pourrait parler. Ca nous a amusés de prendre des fragments de comptes-rendus de séances d'hypnose où, le lendemain ou le surlendemain, tu écris des pages entières de toutes les images qui te sont arrivées, et après quasi avec des ciseaux et de la colle, recréer des paroles un peu absurdes, un peu métaphoriques, un peu symboliques, ... Sans trop se poser la question de ce que ça voulait dire, laisser un peu les choses se faire quasi toutes seules, en fait.
Au point de confronter des expériences d'hypnose séparées? Vous mettiez parfois ça en commun dans une seule chanson?
- Lionel: Oui, il y a eu des thèmes comme ça, où on s'est donné le matin, c'était l'hypnose, ton expérience d'hypnose. C'était un bon réservoir. "Guinea Pig", par exemple, sur le disque, voilà, c'est un peu ce truc-là. Ce n'était pas "mélangé", mais je crois que ça nous a mis dans un truc très symbolique par rapport au disque. La peinture aussi n'était jamais loin. Parce que c'est finalement assez proche dans le langage. Ca a été un point de départ, en fait. On n'a pas suivi ça comme une ligne tout le long, mais ça a été vraiment le départ. Le déblocage.

A propos de peinture, comment s'est fait le choix de la pochette? Pourquoi s'est-il porté sur cette oeuvre de Tom Hammick?
- Antoine: Pendant tout le processus du disque, on a pas mal parlé de peinture, parce que justement, comme ce n'était pas très mental et qu'on arrivait pas spécialement à définir exactement ce qu'il y aurait dans le disque au niveau contenu des paroles, des sens, de la signification des paroles, du coup, on a pas mal parlé de peinture, on échangeait pas mal, on se montrait un peu des trucs, et on a beaucoup parlé de David Hockney. Parmi d'autres peintres, mais c'est quand même un truc qui est revenu très très souvent. Et donc, quand on avait un peu la matière du disque qui se dessinait de plus en plus et des chansons qui commençaient vraiment à exister, et qu'on commençait à réfléchir à une pochette de disque, très vite on s'est dit qu'on voulait ce soit de la peinture et très vite on s'est dit qu'on voulait que ce soit quelque chose un peu lié à David Hockney. Mais pas du David Hockney, parce que c'était trop connu, trop évident. Donc on a commencé à rechercher des trucs pendant quelques semaines, accumuler des recherches et des recherches, sur le net, en fait, simplement. Et ça commence par une soirée où t'es chez toi et où tu tapes "peintres qui ressemblent à David Hockney" (rires), ou "peintures", et tu commences au départ par trouver que des trucs moches et chiants, et puis, c'est petit à petit une toile qui se dessine, et à un moment, tu finis par trouver un galeriste, à New York, qui s'occupe de peintres anglais de l'école de David Hockney, et puis ça a l'air super intéressant, et puis tu montres à l'autre, qui rebondit sur un truc qu'il a trouvé au Japon, ... Puis, on a accumulé, on avait des dossiers avec des tonnes, des tonnes de possibilités, en fait. Les gens voient une pochette, mais il y en a sans doute quarante-cinq autres qui auraient pu être des pochettes. Il y a eu pas mal de débat. Et puis en fait, on a à un moment flashé et on est quand même vraiment restés calés sur ce peintre-là. Ca, c'était vraiment un des coups de coeur de Lio. Un peintre qui s'appelle Tom Hammick, Anglais, qui a une oeuvre super intéressante. Et alors, ça faisait super consensus entre nous deux sur cette peinture-là précisément, qui, au-delà d'être une peinture qui a un aspect chromatique qui nous intéressait à fond, des couleurs un peu irréelles, peinture de nuit, il y avait plein de trucs qui nous intéressaient dedans mais, au-delà de ça, il y a une ambiance dans l'image qui est un peu mystique, qui est un peu particulière, où ça a l'air comme ça plutôt apaisé, plutôt poétique, mais en fait, quand tu regardes bien, il y a une espèce de climat un peu dangereux, un peu... cataclysmique?
- Lionel: Oui, apocalyptique.
- Antoine: Apocalyptique. Et une image intéressante pour nous, où le personnage a l'air un peu de vivre comme si de rien n'était ou s'en foutre un peu. Il y a un peu -sans être trop évident- tous les aspects du monde et de la société dans lesquels on vit aujourd'hui. Elle a fait sens.

En termes d'image encore, est-ce que vous avez participé à la réalisation des deux derniers clips déjà sortis, est-ce que vous avez amené des idées? Ou est-ce que les réalisateurs avaient carte blanche?
- Lionel: C'était vraiment carte blanche. On a choisi des personnes dont on suivait le travail depuis longtemps. Claude (Schmitz), c'est plutôt un ami d'Antoine. Lui a fait des pièces de théâtre et des films. On lui a vraiment laissé écouter le disque et il a vraiment choisi un morceau à réaliser ("This Light", à voir ci-dessous). C'est pareil pour Marine (Dricot, pour le deuxième single, "Walk", à voir ci-dessous également).
- Antoine: (Claude Schmitz), c'est son premier clip, en fait. Lui, c'était vraiment l'idée d'aimer son travail et de lui dire "On aimerait que tu réalises un clip", puis ça l'a éclaté. Marine, par contre, elle avait déjà fait quelques clips avant, pour les Robbing Millions et pour Odezenne, qu'on aimait vraiment bien.
- Lionel: Très particuliers. Qui a vraiment un univers, je trouve. Ce n'est pas quelqu'un qui fait des commandes pour des groupes. Donc là, elle a vraiment choisi les deux morceaux qu'elle voulait clipper. Donc c'est assez libre. On n'est même pas allés au tournage. On l'a beaucoup préparé en amont, mais on a vraiment laissé une liberté.
- Antoine: Ce qui est intéressant dans le processus, c'est que généralement, c'est un groupe, un label, une maison de disques, un manager qui disent "Voilà, ce sera ces deux morceaux qu'on va sortir en radio, on va aller trouver des gens pour faire les clips", et là, ça s'est un peu fait bizarrement, puisqu'on a fait écouter des morceaux à Claude et des morceaux à Marine. Notre stratégie, c'était de faire six ou sept clips sur l'album, les sortir sur le net, etc, on voulait le faire un peu généreusement, un peu de notre côté, donc on leur a non seulement laissé carte blanche sur ce qu'ils voulaient mettre dans les clips, mais aussi carte blanche sur le choix des morceaux. Du coup, ça a un peu défini les morceaux qu'on sort maintenant, dans l'ordre où on les sort.
Est-ce que le clip de "Walk" est vraiment appelé à avoir une suite, comme suggéré à la fin?
- Lionel: Oui, oui.
- Antoine: Tout à fait.
Dans le même univers?
- Antoine: C'est Marine qui a fait les deux. On lui a commandé deux clips. Qui marchent totalement comme un diptyque. Le procédé est assez différent. Les deux clips sont très différents, mais c'est la continuité de l'histoire.
Est-ce que les deux morceaux s'enchaînent sur l'album?
- Antoine: Non, et il n'y a pas spécialement de lien dans la thématique dans les morceaux. C'est vraiment (Marine Dricot) qui a choisi deux morceaux. "Walk", dès qu'elle a écouté, elle a dit "Celui-là, je veux le clipper", direct. Elle avait déjà toute son histoire en tête. C'est quelqu'un d'assez brut de décoffrage, donc quand elle nous proposait ses idées, il y avait toute une partie qui nous plaisait, une autre partie où on était plus sceptiques, et quand on en parlait, elle disait "Ah oui, oui, oui, ok, oui", mais en fait, on a très vite senti qu'elle n'en avait strictement rien à foutre de notre avis. Mais c'est hyper intéressant, du coup. Qu'elle a exactement juxtaposé son univers, ses envies et sa vision à notre morceau, mais qu'il n'y a eu aucun compromis, en fait. C'est sa manière de travailler.

Après la sortie de l'album, il y a des dates live qui s'annoncent. Vous êtes tous devenus papas. Est-ce que ça va changer la dynamique de la tournée?
- Lionel: On va laisser nos gosses et nos meufs à la maison! On part en novembre pour beaucoup de dates. Ca va être un peu pour nous la découverte, de partir comme ça, en étant parents, mais ça va aller. C'est toujours chouette, les tournées. La tournée s'annonce bien pleine, en plus. Il y a beaucoup de dates. C'est un peu la colonie de vacances. C'est le moment où les choses se mettent en pilote automatique, aussi. C'est hyper agréable: soir après soir, tu récoltes tout le boulot. Parce que c'est quand même du boulot, un disque. Ca fait trois ans qu'on y pense. Là, on consomme vraiment le truc, en le jouant. C'est hyper agréable.
Est-ce qu'il y a des dates que vous attendez particulièrement, que ce soit le double AB ou autres?
- Lionel: A l'AB, il y a des chances qu'il y ait quelque chose qui monte et puis qui se libère un peu pendant le concert. C'est un endroit génial aussi pour jouer. C'est jouer à la maison, donc c'est toujours un mélange de joie et d'appréhension. C'est toujours pire de jouer devant ta famille que de jouer à l'étranger, par exemple.
- Antoine: C'est plus difficile, oui.
- Lionel: C'est plus difficile. On a joué aux Feeërieën (dans le Parc Royal à Bruxelles, ndlr), il y avait vraiment plein de potes, plein de musiciens. C'était vraiment dingue. Du coup, c'est un peu flippant. On avait fait le Pukkelpop juste avant, mille fois plus impressionnant, mais au final, pour nous, c'est beaucoup plus facile, quelque part, de jouer cette date-là. Après, comme on se détend après des dates comme l'AB, il y a des grosses fêtes, ça marque plus, ce sont des souvenirs qui marquent. Mais tourner en France, c'est aussi super gai. C'est tellement détendu. Les concerts sont peut-être parfois plus vivants, en fait. Bizarre. Mais bon, ça change toujours d'un soir à l'autre.
- Antoine: Moi, je n'ai pas trop d'idée. J'essaie de plus en plus de ne pas me faire trop de visions à l'avance des dates ou d'une date-clé. En général, ça peut amener de la déception. Et surtout, ça amène parfois des rendez-vous manqués, parce que tu t'es trop mis dans la tête que c'était une date importante. Ca amène de la pression. Le groupe n'est jamais aussi bon que quand il est en mode routine, en France, à faire la 14e date, la 28e date de la tournée, en mode "on les enchaîne". Là, il commence vraiment à y avoir une qualité, parce qu'on ne conscientise pas l'importance ou la non-importance d'une date. Pour cette tournée-ci, un truc qui va être, qui devrait être vraiment différent, c'est que... Toutes les tournées d'avant, on a souvent établi -en résidence, en répète et dans le début des tournées- un set avec un déroulé assez précis, avec vraiment une espèce d'histoire, une espèce de récit de concert, avec des morceaux qui s'enchaînent dans un ordre particulier, avec l'ingénieur du son qui commence à très bien comprendre les transitions entre les morceaux, tel morceau qui marche bien après un autre, le mec aux lumières qui commence à connaître ça par coeur, ... Du coup, petit à petit, tu crées vraiment un spectacle où, à un moment, plus personne ne veut y toucher parce que ça prend vraiment une finition, une ampleur, une qualité. Ce qui, en soi, est vraiment pas mal -et les vingt premières dates de la tournée sont assez fascinantes, parce que c'est ce truc qui se construit- mais très vite, à la 20-25e date, tu commences à avoir créé ce truc-là et à être en mode "repeat" tous les soirs et à ne plus vivre grand-chose créativement, ni au niveau de l'excitation, et à de moins en moins être impliqué dans le concert, parce qu'en fait, il se fait tout seul. Sur cette tournée-ci, c'est vraiment un truc qu'on a envie de totalement changer. Du coup, d'avoir, au premier abord, j'imagine, pour les gens, un show qui sera sans doute moins installé, calé, déroulé, mais par contre, je crois, énormément de moments magiques, qui se feront certains soirs et pas forcément d'autres. Un truc plus aléatoire, en fait. Je pense qu'il y aura des pics d'excitation et d'intérêt pour nous et pour les gens, plus forts à des moments et plus ratés à d'autres, ça, c'est un peu le risque, mais c'est tout l'intérêt de ce qu'on a envie de faire, cette tournée-ci. Donc savoir quel moment, si c'est l'AB où ce sera bien, c'est très dur à dire.
Est-ce que vous allez concentrer des morceaux qui ont des affinités en termes de sonorités? Je pense par exemple à l'album "Everest" et celui-ci, pour l'aspect electro. Ou est-ce que vous irez aussi rechercher des morceaux plus anciens?
- Lionel: Spontanément, c'est clair, on a beaucoup d'"Everest" et de "Nocturne", ils sont un peu cousins, ça marche vraiment très bien. Du coup, c'est un peu aussi affirmer cet aspect-là, qui est plus récent. Mais là, petit à petit, on commence à se dire "Oui, mais il y a quand même celui-là..." Il y a le réflexe inverse, c'est de se dire "Oh, on mettrait bien un peu de grattes et de pop aussi là-dedans". Là, on commence à avoir des petits modules... enfin, on n'a pas encore vraiment testé, ça... mais qui seront probablement un peu plus pop aussi. Vu qu'on va devoir jouer beaucoup, il va y avoir -à mon avis- des petites fenêtres assez différentes. Mais effectivement, là, pour les festivals qu'on a faits, c'était vraiment plus "Everest" et "Nocturne". Mais là, on en a parlé à la dernière répète, on devrait rechoper vraiment des morceaux moins évidents, qu'on n'a quasi jamais joués en concert. C'est super excitant, pour le coup. On a ressorti un morceau comme "Sun Of The Sons", on l'a rejoué en répète, ça faisait super longtemps, mais c'est super agréable. Parce que tu joues vraiment. Tu n'es pas obligé de te poser dans le détail. Parce qu'"Everest" et "Nocturne" sont quand même assez fournis, un peu détaillés.
- Antoine: Chiadés.
- Lionel: Chiadés, ouais (rires). Là, on peut faire les souillons avec nos guitares.


Girls In Hawaii se produira en les murs de son label PIAS ce jeudi, à la veille de la sortie de l'album "Nocturne". Après une résidence et un concert au Manège, à Mons, en octobre, le sextuor jouera deux soirs à l'Ancienne Belgique, à Bruxelles, les 4 et 5 décembre, ces deux dates affichant complet. Six autres concerts en Belgique sont déjà prévus pour 2018. Une vingtaine d'autres dates annoncées mèneront le groupe de la France aux Pays-Bas, en passant par la Suisse, le Luxembourg et l'Allemagne.