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Sharko en concert en l'église de Haillot, fin septembre © Pepperlight / Geoffroy Vermeren

Un best of acoustique pour Sharko

interview + écouteSept ans après un premier "Be(a)st Of" de Sharko, le chanteur belge David Bartholomé publie ce vendredi un best of acoustique aux réorchestrations feel good, sous le nom de son groupe mais avec aussi des chansons tirées de son album solo, le titre du nouveau recueil ("Hometour Acoustic Woaw") faisant allusion à l'effet boeuf ressenti sur sa tournée de concerts à domicile chez des particuliers. Croisé dans les couloirs de la RTBF, le musicien nous a parlé de son envie de briser les codes sans arrondir les angles, de sa quête de l'émotion, de ses premiers pas dans le journalisme, et a laissé entrevoir son intérêt pour l'astrologie.

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Sharko, nouvel album "Hometour Acoustic Woaw", sortie ce 27 octobre © DR
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"Alors que le secteur a tellement changé, je trouvais difficile de faire le même circuit de présentati­on (...) Alors que là, je trouve ça beaucoup plus sain. Beaucoup plus en adéquation avec ce que je recher­chais à la base, c'est-à-di­re jouer, si possible souvent et tous les jours, faire des rencontres, travailler l'ouvrage. Je trouve ça beaucoup plus en adéquation avec ma résonance que de me la péter en disant 'On fait un showcase là et on fait les festivals'. Si tu n'es pas Muse ou Radiohead, c'est vite un peu bizarre."

David Bartholomé, chanteur du groupe Sharko, à propos du "Hometour"
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David Bartholomé et son acolyte Teuk Henri © Vincent Laurent


Pour commencer par le commencement, comment est née l'idée de cet album? D'où vient l'envie d'un album acoustique?
David Bartholomé: C'est né au "Fly Away Festival" première édition. On avait fait un concert "full band" dans un amphithéâtre sur le site, et je n'étais pas content du concert. Le lendemain, je pouvais faire un concert à 11 heures en-dessous d'un arbre, un peu "à la bonne franquette", improvisé, et en cours de concert, j'ai commencé à chanter sans sono (extrait vidéo). J'ai trouvé que ça ne manquait pas de puissance, dans cet endroit-là, avec ce contexte. Il y avait moyen de rendre de l'émotion et de l'esprit, sans pour autant avoir besoin d'amplis, d'une grosse sono, de lumières, ... Ca m'avait fortement marqué, d'autant plus qu'il y avait eu une communion, ou en tout cas une chouette atmosphère, à ce moment-là. Je m'étais dit: "C'est donc possible". C'est donc possible de rendre beaucoup d'émotions sans avoir besoin d'artifices. Et ensuite, je me suis rendu compte aussi que les radios avaient changé depuis dix-quinze ans, ça s'était un petit peu dépersonnalisé, et donc on avait un petit peu plus de mal à rentrer chez les gens, nous, en tant qu'acteurs d'un groupe rock. Je m'étais dit: "Si le pop-rock passe moins à la radio, comment est-ce qu'on va chez les gens, si on ne passe pas à la radio?" Et par envie de bousculer un peu, je me suis dit: "Eh bien, le mieux, c'est d'aller chez les gens". Fort de l'expérience du Fly Away, je me suis mis dans l'initiative.

Comment s'est passé l'enregistrement, concrètement?
DB: Pour rester cohérent, puisque j'étais dans cette dynamique d'aller chez les gens, de demander leur participation, je me suis dit: "Le plus simple et le plus cohérent, c'est d'enregistrer chez eux". Donc on a organisé trois séances d'enregistrement chez les gens. Mais je me suis rendu compte que c'était très accaparant pour eux. Parce qu'on était dans leur espace vital plusieurs heures, à chipoter, et à tester. Ca prend vite beaucoup de temps sans qu'on n'ait rien fait: le temps d'installer tout, de chercher les bonnes fréquences, de faire le soundcheck, de tester les compressions, ... Et puis deux heures et demie ont passé et il ne s'est rien passé. Donc les gens avaient du mal à comprendre ça, je crois. C'est surtout le fait d'être encombrant dans leur salon, dans leur maison. Et donc, au bout d'un moment, je me suis dit: "Ca ne va pas marcher". Parce que le charme est vite rompu, en fait. Le charme de nous accueillir et de dire "Oh, ils vont enregistrer chez nous!", mais après deux heures, je pense que c'est fatigant pour tout le monde. Et donc je me suis dit: "Tant pis, autant le faire rapidement dans un lieu qui est plus propice à l'enregistrement", c'est-à-dire un studio.
Ca s'est fait à l'ICP, c'est bien ça?
DB: Oui, à l'ICP, mais je suis d'abord allé chez Olivier (Cox), notre batteur, qui a aussi un petit studio, je suis aussi allé chez Jérôme Mardaga, qui a aussi un petit studio chez lui, et puis à l'ICP, oui, pour faire les voix, une première journée guitare-voix, et une deuxième journée pour les percussions, les trompettes et des trucs comme ça.
Avec Jérôme Mardaga, le chanteur de Jeronimo, c'était une première collaboration entre vous?
DB: Non, il m'avait donné un coup de main sur l'enregistrement des guitares sur l'album précédent ("You Don't Have To Worry", 2016). Il avait une bonne oreille pour le son des guitares, je trouvais. Il a un gros matériel, et il connaît son matériel par coeur. Donc c'était très facile et très rapide de lui dire que je cherchais telle couleur et il avait généralement très vite le matériel à disposition.

Lors des concerts à domicile, chez les gens, est-ce que la prestation se passe toujours dans des bonnes conditions? Ou certaines fois où vous vous êtes dit "Mais qu'est-ce que je fais là?", entre la plante verte et le buffet de famille?
DB: Bien sûr, ça arrive. Généralement, ça se passe super bien. Mais de temps en temps, il y a des choses un peu bizarres comme... (Il s'interrompt et hésite) Je ne sais pas si je dois le raconter. J'ai vécu une réunion, un dimanche après-midi, où il y a eu une dispute conjugale. C'est toujours un peu bizarre. Ou alors un concert, le soir, où il y a huit enfants entre deux ans et demi et sept ans et... Et là, tu te rends compte que ce n'est pas adapté, quoi. C'est dur. Mais généralement, ça se passe vraiment très bien: beaucoup de bienveillance, beaucoup de joie, beaucoup de simplicité.

Peut-être avez-vous eu vent de ce nouveau concept du site musical français La Blogothèque, où un artiste donne un "concert" (d'un morceau) pour une seule personne. Les premiers sont nés en marge d'un festival à Berlin, des artistes comme Bon Iver ou Damien Rice ont participé à l'expérience. Est-ce que c'est une recherche de l'intime qui pourrait vous enthousiasmer? Est-ce que c'est un peu similaire à l'idée de vos concerts à domicile, comme une rencontre de proximité?
DB: Ca éveille en moi plusieurs choses. On a voulu faire ça sur l'album précédent. On avait une idée de promo de faire ça dans des voitures ou dans des endroits... Dans une voiture, on fait rentrer deux ou trois personnes au maximum, et le son est assez horrible. On en a fait un, et je n'étais pas content. Du son. Parce que ce n'est pas très heureux. Donc considérer de faire des concerts pour une, deux, trois personnes, je trouve que ce serait une expérience éminemment émotionnelle. Et ça me rappelle une vidéo, dans un musée. Je ne sais plus si c'était elle ou lui qui était artiste. J'ai tendance à plutôt penser qu'elle exposait dans le musée. Elle avait une table et -pendant la durée de son exposition, je suppose- elle était assise, et sans un mot, elle accueillait -je ne sais pas combien de temps- des gens, il y avait une longue file, et elle plongeait son regard, je crois que c'était elle qui plongeait son regard dans celui de la personne en face d'elle. Il y avait un échange, sans un mot. Et donc il y a une vidéo célèbre, où elle fait ça, mais ce qu'elle ne sait pas, c'est que son ancien amant, qu'elle n'a plus vu depuis longtemps, un beau gars, avec des cheveux gris, très beau, très élégant, il vient en face d'elle -ou alors c'est le contraire, je ne sais plus- et on sent que l'émotion est très belle, et très spectaculaire, et ça dure longtemps, et c'est tellement beau (il s'agit en fait de l'artiste serbe Marina Abramovic, lors de "The Artist Is Present" en 2010 au MoMA à New York, David évoquant cette vidéo, ndlr). Et oui, ça, c'est un truc qui me... C'est une bonne idée.

D'ici la fin de l'année, vous donnerez aussi des concerts dans des endroits originaux. Est-ce qu'on peut déjà en savoir plus?
DB: On a les villes, on a les dates, mais on cherche les lieux. Le truc amusant et ludique, c'est de proposer un projet qui sorte un peu de la norme et c'est aussi de ne pas retomber dans les travers "Ah ben, on va jouer au Bota", "On va jouer au Reflektor", mais non, c'est justement de dire: "Ben, on joue à Liège, mais cherchons un lieu qui sorte de l'ordinaire", et essayons d'habiter un peu la chose. Donc on y travaille, mais ce n'est pas aussi simple qu'on ne le croit.

Au-delà de ce "best of" acoustique, y a-t-il déjà des nouvelles compositions en chantier?
DB: Les concerts à domicile me permettent sans pression de distiller çà et là des nouveaux morceaux, donc je le fais volontiers. Ca me permet d'avoir une réponse immédiate sur l'impact éventuel de la chanson, c'est toujours intéressant pour ça.

Il y a eu un album solo ("Cosmic Woo Woo", 2011), ici vous partez généralement seul chez les gens, est-ce que ça signifie qu'une "émancipation" de David Bartholomé vis-à-vis de l'étiquette Sharko est en marche, consciemment ou non?
DB: Je pense qu'il y a plusieurs choses. Ce qui m'a marqué au tout début des concerts à domicile, c'est que les gens m'appelaient "Sharko" (ce qui est en réalité le nom du trio, ndlr). Je n'avais jamais mesuré ça. Pas vraiment, en tout cas. Parce que j'avais toujours défendu l'image d'une synergie. Et c'est vrai, quand on est en tournée, quand on est sur la route, on n'est jamais seul. Et pour moi, le projet, c'était un ensemble d'énergies. J'ai toujours eu tendance à penser que c'était un groupe. Mais que les gens viennent m'appeler "Sharko! Tu veux un verre d'eau?", ça m'a troublé, ça. Je me suis dit: "Tiens, c'est bizarre". Et puis, finalement, comme je fais la plupart des concerts seul, et que c'est mon répertoire, et que ce sont mes chansons, et que je suis outillé pour les arranger seul, et que l'enregistrement, la plupart de l'enregistrement, la base, c'était seul, une guitare-voix, qu'est-ce qu'il fallait faire? Il fallait dire "C'est David Bartholomé"? Donc, difficilement, j'ai décidé de prendre la responsabilité que Sharko était le groupe d'un homme seul.

Après quasiment vingt ans de carrière, avez-vous encore des envies inassouvies? D'autres idées originales comme les domiciles?
DB: L'envie de casser un peu le code et d'arrêter de se prendre la tête à notre niveau... De vouloir absolument jouer la carte de... comme si on était plus grands qu'on ne l'est. Je pense que ça m'a fatigué. Alors que le secteur a tellement changé, je trouvais difficile de faire le même circuit de présentation: tu fais un showcase, et puis tu attends trois mois, et puis tu fais quelques concerts "en province", et puis tu attends encore trois mois, tu as les festivals, et puis éventuellement, tu retournes... Et entre tout ça, tu ne joues pas, tu n'exerces pas ton art, ton métier. "Ton art", dans le sens "artisanat", pas "Picasso", hein. Alors que là, je trouve ça beaucoup plus sain. Beaucoup plus en adéquation de ce que je recherchais à la base, c'est-à-dire de jouer, si possible souvent et tous les jours, de faire des rencontres, de travailler l'ouvrage. Je trouve ça beaucoup plus en adéquation avec ma résonance que de me la péter en disant "On fait un showcase là et on fait les festivals". Si tu n'es pas Muse ou si tu n'es pas Radiohead, c'est vite un peu bizarre.

Dans vos projets un peu différents, vous avez pris et repris votre crayon de journaliste pour le magazine Wilfried. Ca va continuer? C'est une expérience qui vous a parlé?
DB: J'ai trouvé ça génial, oui. Très, très angoissant à mon niveau parce que je n'ai pas une once de journalisme, en tout cas pas comme on l'entend. Les sujets sur lesquels j'ai travaillé m'ont demandé vraiment beaucoup de travail. Parce que je ne voulais pas être pris en défaut. Quand tu rencontres quelqu'un et que tu ne sais pas de quoi il parle, c'est horrible. Donc je voulais tout connaître. Et c'est assez laborieux. Il fallait que j'étudie beaucoup, et sans doute mille fois plus que les autres journalistes dans la rédaction. Ce qui m'a plu aussi, c'est que les sujets que je propose, ou les angles, sont vraiment des angles interloquants pour eux, pour les journalistes qu'ils sont.
Parce que ça sort de ce à quoi ils peuvent s'attendre?
DB: Exactement. Et il y a quand même des codes dans le journalisme. Quoi qu'on en dise. Il y a quand même des codes à respecter, et quand je ne les respecte pas... Ce qui m'a plu, c'est d'argumenter à chaque fois, parce que mon entrée dans le sujet n'était que peu orthodoxe, et j'ai adoré les convaincre, alors que c'était d'abord "non". J'ai trouvé ça beaucoup plus réjouissant que d'écrire intrinsèquement.
Dans le premier numéro, il y avait un sujet sur l'anarchie, et une rencontre avec Gino Russo, père de Mélissa, signée en compagnie d'un journaliste...
DB: François Brabant, oui. Eh bien, par exemple, Gino Russo, je ne pouvais pas être en face de lui sans avoir totalement étudié vingt ans de sa vie. Je pense que François Brabant, dont c'est le métier, même s'il avait beaucoup préparé l'entretien, il ne l'avait pas autant préparé que moi, parce que j'avais vraiment bossé dur. Je voulais que quand il dise quelque chose, dans ma tête, je sache situer ce dont il me parlait. Je savais lui dire "Ca, c'était en janvier '98". Mais ça m'a demandé un travail de fou, et je ne suis pas sûr que ce soit vraiment la bonne chose de travailler autant.
Je crois que dans ce cas-là, ça s'imposait.
DB: Oui, mais parce que je dois rattraper plein de choses que je ne connais pas. Je dois rattraper... Qu'est-ce que le rôle d'un sénateur? En l'occurrence, sa femme, mais il a joué un rôle très important. C'est quoi un sénateur en Belgique? Qu'est-ce que ça fait? Quelles sont les lois qu'elle a défendues? Quand c'était, pourquoi, avec qui, comment? Et là, il y a Wilfried 2 qui sort ce vendredi, ils m'ont demandé de travailler sur MC Solaar. Mais comme je n'aime pas MC Solaar, je leur ai dit que je n'allais pas faire un truc spécialement dithyrambique, et ils ont été ok avec ça.
Vous l'avez rencontré?
DB: Non, je devais recueillir des témoignages. Mais c'était intéressant. L'angle, ils ne s'attendaient pas à ça, je crois. Et le deuxième truc, je devais réunir des phrases d'hommes politiques belges cultes. Quand ils ont vu mes choix, ça été dur de les convaincre. Parce qu'elles ne sont cultes que si tu expliques un peu l'angle. Et ils ne s'attendaient pas à ces phrases-là, donc l'argument était long et dense, mais j'étais convaincu que ces phrases étaient importantes. Je n'en dis pas plus pour laisser la surprise.

Un au revoir co(s)mique


-Votre journaliste dévoué, sur le départ, en off: Je crois qu'on a fait le tour. Merci.
(Silence)
-David Bartholomé: Et sinon, tu es de quel signe astrologique?
-Votre journaliste étonné: Scorpion, et toi?
-DB: Cancer.
-SC: Pourquoi?
-DB: Tu me fais penser à quelqu'un, je voulais savoir si vous étiez du même signe, mais non.
-SC: Ah. Et tu es de quel signe chinois?
-DB: Aucune idée. C'est en fonction des années, c'est ça?
-SC: Oui. Tu es né quand? Enfin, ce n'est pas un piège biographique, hein.
-DB: 1972.
-SC: Ah, s'il y avait eu douze ans d'écart, j'aurais pu t'aider, mais non.

Après vérification, David, si tu nous lis, tu es Rat.