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Jacques Pradel: "Si on me proposait demain de faire "Perdu de vue", je dirais non"

L'animateur de "L'heure du crime", diffusée sur Bel RTL, voit son émission radiophonique reconduite la saison prochaine. Il revient sur ses succès passés et présents.

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C'est dans un local aérien et très lumineux qu'on croise le sourire de Jacques Pradel pour la première fois. L'animateur du célèbre "Perdu de vue" passe en Belgique pour la reconduction de son émission "L'heure du crime" sur Bel RTL.

"Perdu de vue", "Témoin n°1", "L'heure du crime"... Même si vous avez traité d'autres sujets et thèmes sociétaux, on vous associe à l'univers de l'enquête...
D'abord, ça a été un hasard professionnel... On faisait "Perdu de vue". C'était avant tout de l'humain, des relations familiales ou des gens très proches qui ne se voyaient plus, mais il n'y avait pas de connotation criminelle du tout. Sauf que... Un jour, le président d'une association du département de l'Yonne, Pierre Monoir, contacte "Perdu du vue". Il nous demande de rechercher quatre jeunes filles de la DDASS, ça deviendra l'affaire "Emile Louis". Il regrettait le fait que "tout le monde s'en foutait. Moi, ça m'a touché parce que c'était un bon signal à envoyer au public de dire que quelle que soit l'origine sociale, même si c'était le cas avant, on traite également le dossier. Je demande alors à un de mes collaborateurs, Stéphane Munka, journaliste, de tirer ça au clair. Au bout d'une semaine de terrain, il me dit: 'Ecoute, je pense qu'il y a une très grosse affaire derrière: j'ai sept disparitions déjà'. Après ça, il a croisé des tas de gens qui parlaient d'Emile Louis, le chauffeur de car qui était le dernier à avoir vu ces malheureuses jeunes filles vivantes. On va faire quatre émissions spéciales dans l'année sur cette affaire-là. C'est à la suite de cette histoire qu'on a décidé de faire un magazine qui traite des affaires criminelles. On a donc fait Témoin n°1 sur le modèle de l'émission anglaise "Crime Watch".

Comment importe-t-on pareille émission?
Pour la France, on ne pouvait pas amener des enquêteurs. On a alors décidé de ne pas mener l'enquête. On n'est pas des Columbo mais on s'est servi de l'outil de la télévision qui constitue un grand réseau. Si on pouvait trouver un fait nouveau qui était suffisant dans le droit français pour relancer une enquête, on le faisait. C'est comme ça que c'est né. En 34 émissions, on a eu 34 affaires soit résolues, soit relancées. Ça fait 25% des cas qu'on présentait à l'antenne. C'était clairement une émission où on ne choisissait pas des affaires. On était sollicités par des avocats, des familles ou des proches de victimes et ensuite, on demandait l'accord de la justice. On travaillait sous réquisition judiciaire et ça, c'était très important. Cela veut dire que si, dans le cadre de cette émission, un témoignage était apporté par quelqu'un, c'était versé au dossier et ça ne pouvait pas être contesté. Ca permettait d'éviter la délation, lourdement punie. Les gens savaient que leurs témoignages partaient à la justice.

Qu'est-ce qui vous séduit dans le traitement du fait divers?
Moi, ce qui me passionnait, journalistiquement, c'est le fait que, pour la plupart des crimes, sauf ceux de tueurs en série et de pervers psychopathes, 90% des crimes ce sont des gens qui nous ressemblent étrangement. Il y a le mystère du passage à l'acte. "Qu'est-ce qui fait qu'une personne ordinaire se retrouve plongée dans une affaire extraordinaire. Qu'aurait-on fait à sa place?" Toutes ces questions qu'on se pose quand on lit la presse. Je n'ai pas de goût pour le morbide ou le macabre. Ce qui m'intéressait, c'était le mystère du passage à l'acte, le profil des auteurs et le profil des victimes parce que très souvent, il y a un lien. On ne le dit pas trop parce que c'est dérangeant mais, souvent, certaines victimes ont un profil de victime. Malheureusement. Il y a quand même des gens qui sont au mauvais endroit au mauvais moment, qui rencontrent la mauvaise personne. Et puis, il y a autre chose aussi, le fait que les victimes avant d'être victimes sont des gens comme vous et moi. Elles ont leurs petits jardins secrets, leurs passions, les trucs dont ils parlent ou pas. Quand il y a un crime, on met tout sur la table. Il y a aussi quelque fois des grosses surprises.

On ne se lasse pas?
D'autres choses me fascinent et c'est pour ça que je continue à le faire dans mon émission "L'heure du crime", je ne suis pas un fana absolu de polar et de thrillers mais j'en ai lu pas mal et j'en lis encore pas mal et dans la vraie vie, dans les vraies histoires criminelles, il y a toujours un grain de sable, comme le grain de sable de l'auteur de roman qui se casse la tête à faire en sorte que l'auteur soit arrêté. Dans la vie, c'est la même chose. Neuf fois sur dix, il y a un grain de sable incroyable. L'énorme grain de sable, c'est par exemple le type qui fait un grand braquage et qui laisse sa carte d'identité en partant (Charlie Hebdo, un grain de sable qui bénéficie aux enquêteurs...)

Vous pensez que c'est ça aussi qui fait le succès auprès du public ?
Oui, tout à fait. Je pense qu'il y a, même si je ne suis pas dans la tête du public, une curiosité incontestable. Il y a un côté peut-être rassurant dans le fait de se dire: "Ça ne m'est pas arrivé!" Et il y a aussi certainement cette question: "Qu'est-ce que j'aurais fait, moi, dans ces circonstances-là?" Il y a aussi ce côté assez pédagogique de l'émission, qui n'est pas l'aspect numéro un de l'émission: comment ça marche une enquête criminelle, comment ça marche un procès, pourquoi il y a des gens qui sont acquittés en première instance et condamnés en appel ou l'inverse... Et, dans l'émission, ce que je me suis toujours attaché à faire à la télé ou à la radio, c'est de revenir sur ces affaires avec les acteurs de l'époque. Donc, tous mes invités sont légitimes. Je ne prends jamais quelqu'un parce c'est un beau parleur. Je ne demande pas l'avis à un auteur de polar sur un scénario criminel. On pourrait le faire mais ce serait une autre émission. Je pense aussi que pour les gens entendre des enquêteurs parler de leur travail, des juges, des magistrats, c'est intéressant. Et puis, il y a la police scientifique. Il y a eu une vraie évolution de ce côté-là. Si l'affaire Grégory se déroulait maintenant, elle aurait vraisemblablement mieux avancé. On ne serait pas dans l'incertitude. Je pense qu'il y a un cocktail et que tous ces éléments-là comptent dans l'intérêt du public.

Dans l'heure du crime, le public est-il toujours aussi actif que pour "Témoin n°1"?
On ne mène pas d'enquête et notre émission n'est pas là pour relancer des affaires, ça c'est très clair. On ne prend pas que des affaires bouclées. Il nous arrive de faire des émissions spéciales sur des faits divers  qui se sont passées la semaine avant. Evidemment, rien sur le secret de l'instruction, présomption d'innocence... Mais en même temps, par exemple, il y a quelques années, il y a eu un fait divers énorme sur un petit garçon qui avait été poignardé par un routard du crime, un type bizarre qui faisait le tour de France à vélo avec une fille. Ils avaient un chat en laisse. Ils étaient totalement illuminés. En passant par un petit village de Bourgogne, un soir, ils tombent sur un gamin qui faisait un tour de vélo. Le type va l'assassiner. Huit jours plus tard, il est arrêté. C'est ça qui m'avait intéressé. Je voulais faire venir les gendarmes pour qu'ils expliquent le dispositif mis en place et ce qu'ils avaient fait pour en venir à l'arrestation de l'auteur. C'est aussi intéressant qu'autre chose. On n'attend pas de faits nouveaux venant du public, mais en même temps, les auditeurs, en nous contactant via le site de RTL, peuvent nous soumettre une idée, en nous expliquant pourquoi tel ou tel fait divers les a marqués. Nous, en fonction de l'intérêt de la chose ou des personnes, on programme des émissions sur ces faits divers. Du coup, on a découvert des affaires qu'on ne connaissait pas. Et il y a eu un truc énorme qui  s'est passé aussi: ce sont des gens qui étaient au cœur de faits divers il y a 20-30 ans, qui nous contactent pour nous dire "Maintenant, j'ai envie d'en parler". On a des témoignages absolument géniaux.

Vous pourriez relancer ça en télévision ?
Non. En France, il y a une bonne vingtaine de magazines qui traitent de près ou de loin au fait divers. Je ne vois pas pourquoi j'irais faire la 21e parce que j'ai fait la première, finalement. Je ne dis pas ça par orgueil, mais il se trouve qu'on a vraiment défriché le terrain. Qu'est-ce que je vais faire de plus ou de mieux que mes confrères? Il y a de très bonnes émissions. "Faites entrer l'accusé", pour moi, c'est une très bonne émission. L'émission d'Arnaud Poivre d'Arvor et Jean-Marc Bloch (Flash Back, ndlr) en est une bonne aussi. En plus, ils forment un couple très original: c'est l'ancien patron de la PJ de Versailles, à la retraite, et un journaliste. Je ne vois pas ce que je pourrais faire de mieux. Je peux faire pire et je risque de tout fragiliser. Je n'ai jamais dit que je ne voulais pas un jour refaire une émission, mais à condition d'avoir une idée qui me démontre qu'on apporte quelque chose de plus. J'aime beaucoup être un novateur, c'est un peu comme ça que je suis fabriqué. J'aime bien défraîchir des choses, j'aime bien explorer des terrains un peu vierges. Il ne faut jamais dire jamais.

De pâles copies d'émissions à succès comme "Témoin n°1" voient le jour et ne connaissent cependant pas le même succès. La faute à la multiplication des chaînes de télévision?
Je pense qu'il y a surtout des gens qui oublient, on ne va pas citer de noms, ce n'est pas la peine d'abîmer des gens. J'ai été très étonné qu'un nombre limité de gens veuillent refaire "Perdu de vue" et "Témoin n°1", lui, je peux dire qui c'est. C'est Jean-Marc Morandini avec "Crimes". Mais la question qu'ils ne se sont pas posés et qui est pourtant évidente, c'est celle du temps. Quand on a tourné ces émissions, c'était dans les années 1990. Il n'y avait pas l'alerte enlèvement, il n'y avait pas le développement d'internet actuel, la police scientifique était balbutiante... Les relations entre la justice et les justiciables étaient terribles et les gens s'en plaignaient. On est venus à l'époque, remplir positivement, un manque. Moi, ça ne m'a jamais étonné qu'ils s'étalent. Quand j'ai appris qu'il y avait certains remake de "Perdu de vue", je me suis dit: 'Ils sont fous'. Ce que je ne trouve pas bien, même si l'expression semble ringarde, auprès du public, c'est que ces gens qui ont essayé de refaire "Perdu de vue", ils ont pris le truc à l'envers. Nous, à l'époque, on cherchait vraiment. Ce n'était pas bouclé, ce n'était pas des comédiens. On ne portait pas à l'antenne des affaires déjà résolues. Eux, maintenant, ils se bornent à créer des retrouvailles pour qu'il y ait une émotion. Nous, les retrouvailles, c'était le fruit de mois de recherches. Là, des histoires qui sont toutes faites. Je trouve ça stupide. Et je trouve encore plus stupide que des décisionnaires, des patrons de programmes aient pu penser qu'ils allaient faire quelque chose dans l'audience. Moi, on me proposerait demain de faire perdu de vue, je dirais non! Ça servirait à quoi? Peut-être que j'aurais une autre idée...