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Aujourd'hui, il n'y a plus d'ignorance possible: les médias diffusent l'évolution des phénomènes en temps réel © Getty Images

Pourquoi a-t-on si peur de la tempête?

Ce dimanche n’a pas été synonyme de pure détente pour nombreux d’entre nous. Avec la tempête Ciara qui frappait notre pays, la nervosité a gagné la population. “Les phénomènes naturels sont difficiles à prévoir et à contrôler”, expliquent les experts. “Cela crée de l’inquiétude, surtout dans une société qui veut totalement endiguer tout risque possible. De plus, cela fait remonter nos souvenirs d’enfance, et depuis peu, cela alimente aussi le sentiment de culpabilité qui nous rappelle que l’homme a bouleversé la nature”. 

Le vent qui fait danser les tuiles, les sirènes au loin et le cliquetis des cannettes de soda qui dévalent les rues: il ne faut pas de très gros dégâts pour que la tempête nous rende très, trop alertes. C’était le cas hier et aussi aujourd’hui, et l’inconfort de tous est palpable. Sans vrai drame lié à la tempête Ciara, le sujet météo est dans toutes les bouches. “C’est aussi parce que c’est très exceptionnel. Pour la majorité des gens, les jours se suivent et se ressemblent cruellement. Et soudain, hier, ce n’était plus le cas”, analyse Walter Weyns, sociologue à l’université d’Anvers. Une tempête nous remet quelque part à notre place à l’échelle de la planète. “Cela rappelle une nouvelle fois l’immense pouvoir de la nature. Les élections présidentielles aux États-Unis, la formation d’un gouvernement qui traîne: cela semble dans l’absolu les préoccupations principales au monde, mais en réalité leur impact sur notre quotidien est minime. Une tempête, par contre, nous sort de notre routine, nous fait examiner notre maison, observer le déplacement du phénomène sur les radars... Quel politicien peut en dire autant? L’homme est soudain à nouveau fasciné par les grands phénomènes. Cela arrive lorsqu’il y a une tempête, un incendie, une éclipse...”, résume-t-il.

“Aujourd’hui, la société refuse de ne pas savoir tout prédire”

Et vu qu’en Belgique, les éléments frappent rarement violemment, nous sommes plus vite désemparés. Or l'inquiétude n’est jamais loin de la fascination. Avec Ciara, on assiste à trois réactions dans la population, observe l’expert: “D’un côté, il y a ceux qui comparent cela à une tempête dans un verre d’eau, avec dédain. De l’autre, ceux qui profitent de la puissance du vent pour affirmer la leur: ‘Je ne me laisserai pas dicter mon comportement, je sors malgré tout’. Puis, il y a ceux qui préfèrent assurer leurs arrières. Cela vaut pour les météorologues et les organisateurs d’événements. Il y a 20 ans, ces derniers auraient dit ‘On verra bien, on interrompt la fête en cours si nécessaire’. Mais ce sont des risques qu’on n’oserait plus prendre à l’heure actuelle car le revers de l’opinion publique serait énorme en cas de problème. On accuse plus vite d’irresponsabilité désormais. Nous vivons dans une société où l'on s’attend à pouvoir tout prédire et contrôler... Et une décision en influence une autre aussi: si on annonce des annulations de vols à Zaventem, les gens à la maison vont se demander s'il est bien raisonnable d’aller promener l’après-midi comme prévu initialement. Puis, les médias diffusent des bulletins d’information en continu, et contrairement à avant, on ne peut pas ne pas savoir. Cela a des avantages, mais aussi des inconvénients”, explique-t-il. Un climat anxiogène s’étend en effet beaucoup plus rapidement désormais, malgré la possibilité d’accéder à l’information. 

Ce qui est très neuf aussi, c’est l’enjeu climatique. La peur des modifications du climat est devenue centrale et elle nourrit celle liée au déchaînement des éléments. “On reporte une certaine responsabilité sur l’homme, et cela lui donne parfois l’impression que c’est lui qui détient seul le thermostat de la planète. Et lorsque nous sommes pris par surprise par les éléments comme maintenant, certains d’entre nous vont s’inquiéter de savoir si la planète commence à dérailler. Alors qu’il peut simplement s’agir d’un phénomène purement naturel, et pour lequel on aurait pensé avant qu’on n’y pouvait rien”. 

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L’angoisse n’est pas un choix, c’est une émotion qui a toujours ses racines quelque part

Dirk Hermans, professeur à l’université de Louvain

Il y a aussi une partie de la population chez qui l’inquiétude va évoluer en véritable peur, croit savoir le professeur Dirk Hermans, spécialiste des troubles de l’angoisse. “La simple angoisse face à la tempête ou l’orage est naturelle. Cela nous pousse à prendre des mesures de prévention pour et autour de notre maison, ce qui relève de l’instinct de survie. Mais chez certains, l’angoisse n’a finalement plus rien à avoir avec le phénomène naturel lui-même, ce que l’on en voit et entend. Au contraire, c’est l’invisible qui joue des tours à l’esprit de ces personnes, ceux pour qui ‘le pire peut encore venir’. Les gens ont du mal avec l’imprévisibilité et la perte de contrôle. Pensez par exemple à la peur de prendre l’avion, liée au fait de remettre son destin entre les mains d’un pilote”. 

Que faisaient vos parents par gros temps?

Et là, plus que le caractère, il s’agit de réminiscence de l’enfance, encore elle. “Les tempêtes ravivent le souvenir d’antan, celui où l’on ressentait la peur lorsque les bourrasques balayaient le toit de la maison en pleine nuit. Peut-être que les gens ont ressenti la peur de leurs propres parents, les ont vus se lever au milieu de la nuit et contrôler et s’inquiéter de l’état de la maison... Cela peut être un modèle de comportement qui ressurgira à l’âge adulte, au moment de devoir réagir en situation de stress. L’angoisse n’est pas un choix, c’est une émotion qui a toujours ses racines quelque part”, conclut-il.