Le phénomène des "Sugar babies" envahit la Belgique

Video"Hey les étudiantes! Zéro euro, un prêt étudiant sur le dos? Rencardez un Sugar Daddy!". C'est avec ce slogan collé sur une photo d'une jeune femme pulpeuse faisant tomber sa bretelle de soutien-gorge que le site "Rich Meet Beautiful" cherche à convaincre la Belgique. Le concept? Echanger sa compagnie contre une vie plus confortable ou des études moins pénibles, un "win-win" qui flirte avec la prostitution.

Plein écran
© Facebook
Plein écran
Sigurd Vedal, patron de Rich Meet Beautiful et Victoria Milan © dr
Citation

Les hommes sur RmB le savent, ils veulent que vous soyez la plus jolie et réalisent qu'une femme si belle a besoin de longues heures de shopping, d'un goût impeccable et de voyages exotiques

site de Rich Meet Beautiful
Plein écran
© Rich Meet Beautiful
Citation

1.000 jeunes femmes magnifi­ques attendent leur mentor. Obtenez le respect et l'admirati­on que vous méritez de la part de jeunes femmes désireuses d'apprend­re des choses

site de Rich Meet Beautiful
Plein écran
© RTL

Déjà très répandu et progressivement accepté aux Etats-Unis, le phénomène des "Sugar daddies" et "Sugar babies" cherche à se faire une place en Belgique. Pour les néophytes, cet échange de services entre personnes consentantes est une relation contractuelle et codifiée qui permet à de riches hommes (plus rarement des femmes) de s'offrir ponctuellement la compagnie de très jeunes femmes en allégeant en échange les factures liées à leurs études, en les emmenant en vacances ou en leur faisant découvrir des restaurants étoilés. Il y a officiellement des différences majeures avec le service classique d'"escort": premièrement, et c'est évidemment le nerf de la guerre, il n'est nulle part question de relation sexuelle payée sur le site de Rich Meet Beautiful qui qualifie la rencontre d'"arrangement". Deuxièmement, les clients sont à la recherche de jeunes femmes intelligentes dont non seulement le physique leur plaît, mais également la conversation, détail utile s'ils les emmènent en société.

Décriminaliser la relation tarifée
C'est en partant de cette demande particulière que des sites de rencontres spécialisés se sont organisés. Ils ont cherché à mettre en contact un public aisé, la demande, avec un public cultivé et temporairement indigent, l'offre, pour encadrer leur relation tarifée tout en faisant en sorte qu'elle soit "décriminalisée". Dans les faits, un "sugar daddy" (un genre de "papa gâteau") semble répondre à tous les codes de la prostitution: il s'offre en effet la compagnie d'une jeune femme qu'il paie pour ses services.

"Quelle est la différence avec un petit ami qui paie le resto?"
Mais attention, la justice américaine l'a attesté, ces sites ne peuvent pas être accusés de vendre des rapports sexuels rémunérés car pour qu'il y ait prostitution, il faut que le rapport sexuel tarifé soit la base du contrat et de la relation entre parties. Ici, des sites comme "Rich Meet Beautiful" ne font que provoquer des rencontres entre des catégories particulières de la population. Ce qui se passe ensuite entre les protagonistes ne regarde qu'eux. Le patron du site, le Norvégien Sigurd Vidal, va même plus loin dans Het Laatste Nieuws: "Je ne vois pas la différence entre ça et une relation normale où le petit ami invite sa petite copine au restaurant ou lui ramène des fleurs". L'entreprise estime n'être qu'un intermédiaire entre "gens honnêtes qui savent ce qu'ils veulent".

La "sugar baby" n'est pas dans une impasse, elle n'est pas présentée comme une victime. Selon la version officielle, elle choisit, à un moment précis de sa vie, de donner de son temps, et plus si affinités, à un homme qui adoucira son quotidien d'un point de vue financier ou lui permettra de mener à bien un projet de vie. Le public-cible est évidemment le milieu estudiantin, qui regorge de jeunes femmes dans la fleur de l'âge et pleines de potentiel mais dont les finances sont souvent problématiques.

Divertir un homme d'âge mûr plutôt que travailler au supermarché
Les "sugar babies" potentielles ont conscience de leur sex-appeal et de leurs qualités intellectuelles et cherchent à en tirer profit: au lieu de financer leurs études en travaillant les soirs et les week-ends dans un bar ou un supermarché, elles arrondissent leurs fins de mois en accompagnant un homme riche au restaurant et en le laissant les couvrir de cadeaux et les emmener en vacances. Certaines cherchent uniquement à combiner études et luxe, d'autres voient cela comme un emploi purement alimentaire, qui paie le repas du soir et éventuellement le loyer.

Voilà pour la version édulcorée du concept. Point de niaiserie sur le site Rich Meet Beautiful d'ailleurs, qui décrit la "sugar baby" comme une "personne attirante qui recherche les choses raffinés (sic) de la vie, a la chance d'expérimenter un style de vie luxueux et rencontre des gens aisés de manière régulière". Un plus loin: "Vous mettez tous vos efforts pour être la plus belle et méritez d'être traitée en adéquation. Les hommes sur RmB le savent, ils veulent que vous soyez la plus jolie et réalisent qu'une femme si belle a besoin de longues heures de shopping, d'un goût impeccable et de voyages exotiques". Au-delà de ce descriptif dont la traduction bancale dénote l'importation du concept, on comprend que la jeune femme recherchée jongle entre superficialité et vénalité.

Un bienfaiteur qui n'est pas là pour faire du tricot
Mais le définition du "sugar daddy" donne encore mieux le ton de ce dans quoi s'engage les jeunes femmes: le sugar daddy est, toujours selon le site, un individu "convoité" (sic) présenté comme un bienfaiteur qui forme sa "protégée" à un milieu d'élites professionnelles et "sait se montrer généreux quand il s'agit de soutenir sa sugar baby". Une manière noble de justifier les termes "daddy" et "baby" à la limite de l'inceste dans un tel contexte de relation entre adultes. Mais le malaise va plus loin: "Vous pouvez trouver votre SugarBaby idéale facilement. Recherchez par origine ethnique, âge, localisation". Vous en voulez encore? "1.000 jeunes femmes magnifiques attendent leur mentor. Obtenez le respect et l'admiration que vous méritez de la part de jeunes femmes désireuses d'apprendre des choses". "Vous vous sentirez dix ans plus jeune et de nouveau en vie avec une sugar baby ardente à vos côtés". On se souvient soudain que le sugar daddy lambda n'est pas là pour parler philosophie et aussi qu'il a une vie personnelle déjà établie. On s'éloigne de la pseudo philanthropie et du prétendu mécénat envers les étudiant(e)s.

"Cendrillon ne serait pas tombée amoureuse d'un prince sans château"
Sigurd Vedal ne se voile pas la face: "Les membres décident eux-mêmes des conditions de leur relation. Tout le monde n'est pas à la recherche d'une relation superficielle. Mais d'un autre côté, ne soyons pas naïfs: les femmes tombent toutes sous le charme d'hommes riches. Est-ce que Cendrillon serait tombée amoureuse du prince charmant s'il n'avait pas eu de château?". Le site le dit clairement: "Les Sugar daddies sont des hommes riches et établis qui ont parfois déjà une femme et des enfants, mais dont le rythme de vie très chargé a éteint la flamme dans leur mariage. Malgré tout, leur femme et leur famille passeront toujours en premier. La sugar baby comprend qu'elle ne remplacera pas sa femme et ses enfants mais aime se faire gâter et partager son temps libre". Voilà qui est dit. Sigurd Vedal reconnaît que le ton très clair peut surprendre: "Nous recevons beaucoup de commentaires sur ce texte, nous allons le modifier parce qu'en définitive, seuls 15% des hommes sur notre site ont déjà une relation sérieuse."

Un marché belge à haut potentiel?
Gommer les marqueurs les plus dérangeants du concept, voilà qui sera sans doute nécessaire pour investir le marché belge, frileux en la matière. Car Rich Meet Beautiful - qui n'est autre que le frère de "Victoria Milan", site de rencontres adultères décomplexées... dirigé par le même Mr Vedal - est actif chez nous depuis huit semaines. Assez de temps pour que 21.621 Belges s'inscrivent spontanément alors que la campagne publicitaire n'avait même pas encore démarré.

Et le moins que l'on puisse dire, c'est que la première affiche du site fait ruer dans les brancards. Le slogan "Hey les étudiantes! Zéro euro, un prêt sur le dos? Rencontrez un Sugar Daddy" fait désordre. Et avec sa bretelle de soutien-gorge "d'étudiante", il s'affiche en cinq mètres sur trois à deux pas du nouveau méga centre commercial Docks à Schaerbeek. Un choix qui n'est sûrement pas étranger au profil d'universitaire shoppeuse professionnelle évoqué plus haut.

Dans deux semaines, le site sortira la grosse artillerie en sillonnant le pays avec dix véhicules promotionnnels. "Nous ne voulons pas mobiliser que les étudiantes, nous cherchons à attirer également des hommes fortunés", selon Sigurd Vedal. Mais en toute logique, la publicité devrait apparaître dans ou aux abords des universités du pays (comme aujourd'hui à proximité de l'ULB), là où se trouve le public-cible et ce malgré la réticence ambiante. Car naturellement, les universités ont déjà fait savoir que RmB et sa réclame peuvent aller se rhabiller.

Le Jury d'éthique publicitaire saisi
Et sans surprise, le Jury d'éthique publicitaire (JEP) a été saisi d'une plainte portant sur RmB par les universités du pays qui y voient un service d'escort déguisé. "Le jury se penchera sur cette plainte mardi prochain", a indiqué lundi Piet Moons, président de l'organisme. Le JEP peut condamner la campagne et imposer son arrêt, il peut aussi estimer qu'elle ne pose aucun problème ou arrêter une décision conditionnelle, mais il s'agit d'un cas de figure très rare. Le CEO de la société ne semble pas inquiet. "Je me rendrai en Belgique moi-même pour une campagne marketing à la fois à la radio, à la télévision et sur internet. Notre potentiel est de 300.000 membres d'ici 2018", annonce-t-il, confiant.

"Certains sugar daddies belges gagnent jusqu'à 10 millions par an"
Du côté du lancement du site internet en Belgique, on se porte bien, merci. La plupart des premiers inscrits sont des femmes (75%), des candidates "sugar babies" âgées de 18 à 26 ans. Les "sugar daddies" sont quant à eux âgés de 37 à 49 ans. Ceux qui semblent moins nombreux à se ruer sur le concept que les sugar babies sont-ils vraiment de riches hommes d'affaires? "Certains gagnent jusqu'à dix millions d'euros par an, mais il y a aussi des hommes dont les revenus annuels ne dépassent pas 100.000 euros par an. Nous ne fixons pas de revenu plancher, tant qu'ils savent nous payer les 79,95 euros d'abonnement mensuel, on les laisse devenir membres". Le succès féminin en terme d'inscriptions s'explique quant à lui sans doute par la gratuité pour les femmes, un peu à la manière des "lady's nights", soirées où les femmes reçoivent les cocktails gratuitement afin d'attirer un public masculin.

Une équipe pour déloger les arnaqueurs
Question sécurité, les jeunes filles ne risquent-elles pas de tomber sur des pervers (ou les hommes sur d'escrocs)? Vedal n'est pas inquiet: "Ce sont 30 à 40 employés de RmB qui s'assurent chaque jour que les profils ne sont pas ceux d'arnaqueurs. Ils sont occupés à plein temps pour dénicher les éventuels menteurs", explique le directeur norvégien. D'autre part, un système de cotage des membres par les membres permet de juger les profils existants. Une technique d'évaluation qui ne fonctionne donc qu'a posteriori et ne protège pas les premières "sugar babies" à rencontrer les papas gâteaux. Sur le site, deux "témoignages" de sugar babies enchantées d'avoir rencontré des "gentlemen" sont censées rassurer les indécises.

Reste à savoir comment la justice belge va réagir face à ce phénomène qui pourrait séduire des étudiant(e)s en difficulté financière. Aux Etats-Unis, on assiste à une véritable ascension de ce mécénat malsain car les bourses d'études sont difficiles à décrocher... presque autant que les prêts étudiants n'endettent ceux qui sont forcés de les contracter. Le système n'est pas sans rappeler le commerce de la virginité, où ce sont également souvent des étudiantes qui mettent à prix leur première fois pour s'offrir un cycle universitaire.

Prostitution 2.0
Sans aller jusque là, les étudiants belges ont parfois du mal à joindre les deux bouts et pourraient céder à la tentation si le site parvient à communiquer moins "platement" à l'avenir. Dans la version hollandaise de Glamour, le magazine voit le concept comme un "Bachelor" numérique, banalisant la pratique et omettant complètement l'ambiguité de ces relations. Pire, la publication parle du site comme une "façon populaire de faire des rencontres", le genre d'assertion emprunte d'innocence qui fait écho dans la tête d'un public jeune.

Chez nous, plusieurs médias dont RTL ont déjà enquêté sur RmB en faisant inscrire une journaliste sous une fausse identité. Pour la chaîne, il s'agit bel et bien d'un service d'escort déguisé. "Les créateurs du site se protègent avec une petite phrase disant que toute activité d'escort ou similaire est interdite. C'est bien entendu hypocrite car les conversations de notre collègue qui a créé un faux profil avec ces hommes mûrs parlaient toujours de relations sexuelles tarifées", explique Julie Denayer dans "Face cachée". "Il est très compliqué pour la justice d'intervenir. Les autorités sont démunies face à cette prostitution 2.0".

Auto start Auto next Pub delayed Admin name :
  1. “Témoigner ne suffit plus: rien n’a changé, les hommes sont toujours aussi violents”

    “Témoigner ne suffit plus: rien n’a changé, les hommes sont toujours aussi violents”

    Elle a cru que la libération de la parole des femmes changerait les choses. Que les harceleurs seraient enfin punis pour leurs agissements. Que les victimes ne devraient plus se battre pour faire reconnaître leur statut. Anaïs, créatrice du compte Tumblr Paye Ta Shnek, qui compilait depuis sept ans les phrases choquantes, les réflexions sexistes, les agressions du quotidien subies par les femmes, arrête.