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Un chercheur belge embrigadé dans le scandale Benalla

Aussi étrange que cela puisse paraître, un doctorant belge fait les frais de l'affaire Benalla qui secoue la France depuis la révélation d'actes de violence commis par un garde rapproché d'Emmanuel Macron et l'inaction de ce dernier. Le cas du chercheur n'a pas directement trait aux faits eux-mêmes mais son travail l'a bien malgré lui placé au centre des débats.

Nicolas Vanderbiest ne pensait pas, en étudiant le pic d'activité de Twitter suite au scandale Alexandre Benalla, se retrouver au coeur de celui-ci. C'est pourtant sa décision d'étudier le phénomène médiatique autour de cette affaire qui a précipité sa démission de l'université catholique de Louvain-la-Neuve, relate ce mardi L'Écho. 

Pic louche
Spécialisé dans les phénomènes d'influence et les réseaux sociaux, le chercheur est également cofondateur d'EU DisinfoLab, une ONG via laquelle il a naturellement entrepris d'analyser l'emballement de la twittosphère provoqué par les révélations sur le conseiller en sécurité du président français.

L'occasion rêvée pour un chercheur d'explorer les mécanismes de ce pic de tweets lors d'un événement aussi médiatisé. Jusque là, tout va bien. Mais Nicolas Vanderbiest, avec ses collègues, s'est étonné de constater qu'il avait affaire à plus de 4 millions de tweets en deux semaines et s'est interrogé sur la potentialité d'une ingérence russe dans le phénomène. 

"Fichage politique"
L'étude a pris une tournure d'autant plus politique que le Belge a cherché à mettre en relation d'une part les précédents tweets et rumeurs relayées dans le passé par les Twittos les plus actifs lors de l'embrasement autour de l'affaire Benalla et d'autre part leur inclination politique supposée, rapporte L'Écho. 

Une chose en entraînant une autre, son travail s'est retrouvé dans l'actualité française et les fers de lance de différentes familles politiques (Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, pour ne citer qu'eux), se sentant piqués, ont accusé le Belge de "fichage pour opinion politique" des internautes. Une charge qui fait mal en plein avènement du RGPD, cette nouvelle loi européenne qui, depuis le mois de mai, protège farouchement les données privées du citoyen. 

Désinformation
Nicolas Vanderbiest s'explique en détail sur Medium: "Ce 30 juillet, j'avais remarqué un volume sur l'affaire Benalla que je n'avais jamais croisé auparavant sur n'importe quel cas. Quelques jours après, j'ai remarqué qu'une partie de ce volume avait été créé par une infime minorité. Parmi ces comptes, j'avais auparavant identifié certains d'entre eux comme partageant de fausses informations (@20RueduCirque , @StopMariageHomo et autres). J'ai donc estimé que c'était une information pertinente dans la mesure où mon précédent tweet sur ces volumes importants était repris par la presse (...)" 

"Notre travail a été détourné et récupéré politiquement"
"À la suite de ceci, j'ai massivement été sollicité, notamment par des journalistes, sur ce sujet. Concentré sur l'écriture de ma thèse, j'ai renvoyé ces sollicitations vers le EU DisinfoLab, association sans but lucratif que j'ai co-fondée et qui réalisait l'étude en suivant ma méthodologie. Dans de précédentes analyses, nous avions identifié la correspondance entre le partage de désinformation et le fait d'appartenir à la communauté 'russophile' (notamment durant la rumeur des Bahamas Leaks et la divulgation des Macronleaks (...) Le mot 'russophile' est devenu dans les média, synonyme 'd'attaque du gouvernement russe'. Le mot 'gonflage numérique' est devenu 'bot'. Ainsi, le sens de notre travail a été détourné et récupéré politiquement", regrette-t-il. 

"Toujours concentré sur ma thèse (le refus de parler à des dizaines de journalistes pourra l'attester), j'ai commencé à recevoir beaucoup de messages. Certains, notamment des journalistes et enseignants, se sont mis jusqu'à mettre en doute l'honnêteté de nos travaux. Je me suis senti contraint de prouver le bien-fondé de ma méthodologie. Par soucis de transparence, nous avons rendu publiques les données de l'étude pour qu'ils constatent par eux-mêmes notre intégrité", explique-t-il encore.

Menaces puis démission
Mais les choses ont fini par mal tourner: "Il n'y avait aucune intervention personnelle car la méthodologie se contentait de faire apparaître des communautés uniquement par les interactions. Cette méthodologie peut être débattue. Et là, tout s'est emballé. Les menaces d'attaques, les insultes, les appels de journalistes à nos proches et les articles conspirationnistes. J'assumerai les responsabilités qui m'incombent", résume celui qui a d'ores et déjà décidé de se retirer de l'UCL afin qu'à cause de lui, l'université ne voie pas sa réputation entachée. 

Toute donnée Twitter est-elle publique?
Le chercheur se défend cependant d'être "un facho ou un barbouze" et affirme ne chercher qu'à lutter contre la désinformation. En attendant, plainte a été déposée à la Commission nationale de l'information et des libertés en France. L'ONG belge y ayant été signalée à plusieurs reprises, notamment pour ne pas avoir respecté l'anonymat des internautes concernés, l'organisme s'est saisi du dossier, selon L'Écho. Si les motivations du Belge n'étaient que journalistiques et scientifiques, sa responsabilité fait débat. Nicolas Vanderbiest, dans sa lettre d'excuses, résume bien toute la problématique: "J'ai estimé que toute donnée Twitter était publique". Les suites de l'affaire pourraient faire jurisprudence.